par Peter Gelderloos
[Texte anarchiste nord-américain publié sur les sites "Guerilla News" et "Anarchistnews.org" le 25 juillet 2010 dans un recueil de textes de critique sociale radicale sur la thématique de la crise intitulé "Cascades : conversations in crisis" également publié sur le site "anarchist-studies.org" par Friendly Fire Collective. Il revient sur une expérience des luttes en Europe, principalement en Espagne et en Grèce, et en tire quelques leçons en comparaison avec la situation du mouvement anarchiste aux Etats-unis. Nous avions déjà traduit et publié "La non-violence est patriarcale", du même auteur.]Tiré de "Cascades: Conversations en crise".

D'une part, il semble y avoir un certain niveau d'agitation à l'échelle national, un potentiel d'ébullition qu'on a plus vu dans ce pays depuis des décennies. D'autre part, le sentiment collectif d'être dans un moment révolutionnaire, la réalité émotionnelle de participer à une lutte forte et d'ordre mondial semble étrangement absent. Les gens ne semblent pas oser vouloir que leurs leurs espoirs s'accomplissent, quand précisément ce dont la lutte a besoin pour espérer voir ses espoirs s'accomplir, et de quoi qu'il s'agisse : c'est de faire preuve d'audace. Pour cause, la réalité de l'activisme façon ONG dans laquelle beaucoup de gens s'impliquent ici, et qui a dominé les mouvements sociaux dans ce pays depuis des années, n'est rien d'autre que démoralisante.
Beaucoup de gens ont déjà fait remarqué que «La crise, c'est la routine», ou que la crise est partie intégrante du fonctionnement normal, de flux et de reflux, du capitalisme. Une autre bonne façon de comprendre « la crise » est de la voir comme la pacification des mouvements sociaux. Le capitalisme nous exploite toujours, et le gouvernement cherche toujours à nous duper, tirer profit de nous et à accroître ses pouvoirs. Peut-être l'élément le plus tragique de la crise actuelle est de constater à quel point ils ont pu s'en tirer, précisément parce que nous avons été pacifié-e-s.

En comparant la situation aux États-Unis avec celles dans ces deux pays, on peut tirer un certain nombre de leçons qui pourraient être utiles ici.
La démocratie n'est pas ton ami

Utiliser « la démocratie » comme un bon terme, tenter de la comprendre autrement que comme le système esclavagiste qu'elle a toujours été depuis l'Athènes de la Grèce antique, nous empêche de comprendre le principal moyen par lequel les mouvements sociaux sont défaits de nos jours : en étant happées par la participation au système et la confiance aux autorités, qui sont à blâmer pour tous les problèmes que nous tentons de combattre.* [note en bas de page]
En Espagne et en Grèce, les anti-capitalistes comprennent que les ONGs sont tout autant des ennemis que la police. Les ONG obtiennent leurs financements de la Fondation Ford, du gouvernement, et même des entreprises d'Etat et du capitalisme en général, précisément parce qu'elles fournissent une belle soupape de sécurité bien pratique : en prévenant les tensions sociales et leur transformation en luttes sociales. Les ONGs transforment les révolutionnaires en carriéristes, l'implication politique radicale en engagement politique de bureau, les luttes en bureaucraties.
La gauche, à travers ses partis politiques, autant que par ses organisations non gouvernementales, est structurée de manière à contrôler et canaliser la résistance. Ceux et celles d'entre nous qui veulent vraiment un monde libre et égalitaire, dans laquelle tout le monde peut répondre à ses besoins et poursuivre ses désirs feraient mieux de comprendre notre relation avec le système démocratique comme un antagonisme.

l'Histoire se meurt sans notre amour



A Barcelone, les squatters anarchistes parlent encore de l'expulsion du centre social « Cine Princesa », 14 ans après les faits. La résistance a échoué, le bâtiment a été expulsé, mais les gens se sont inspirés eux-mêmes en luttant de toutes leurs forces. Ils ont fait réfléchir à deux fois l'Etat avant la prochaine expulsion, et ils tiennent à la mémoire de cette bataille, parce qu'elle peut inspirer les générations futures.
Dans l'ensemble, nous avons permis que ces histoires nous soient volées dans ce pays. Beaucoup de gens deviennent politiquement actifs aujourd'hui et apprennent davantage sur les luttes du passé à travers les livres et les documentaires que dans les veillées commémoratives, les manifestations plans-plans et les défilés, les affiches, et les célébrations de jours fériés. Les luttes révolutionnaires des années 60 et 70 ont été anéanties par une efficace répression gouvernementale, une grande partie des mouvements se sont vendus ou retirés à des fins pacifiques, pour participer à la politique municipale ou trouver un endroit peinard, une planque au sein du système, et pour une autre partie l'adoption de formes de plus en plus autoritaires d'organisation, ce qui -on pouvait s'y attendre- a conduit à la constitution de factions, à des jeux de pouvoir, et à des luttes intestines. Malheureusement, les gens en sont aujourd'hui plus à réinventer la roue plutôt que de s'investir de manière honnête après la profondeur de ces défaites.
Les fantômes des luttes passées peuvent nous donner de la force, mais seulement si nous continuons à leur parler, à apprendre d'eux, pour les ramener dans les rues.
Aux États-Unis, nous devrions commencer par commémorer par exemple l'anniversaire des émeutes importantes, les meurtres commis par la police, les occupations de terres, et d'autres événements des luttes en organisant des manifestations et des festivals, en recréant cette histoire aux yeux de tout le monde, et en nous rappelant que nous avons toujours été mis en difficulté. Nous devrions publiquement faire mémoire de l'esclavage, de la ségrégation et du génocide contre les peuples autochtones. Non pas afficher avec arrogance le chemin que nous avons parcouru, comme le fait la gauche, mais montrer combien le système actuel a édifié sa puissance, et combien de fois il a changé de
masques.
« L'opinion publique » n'existe pas.

Dans certains cas spécifiques, la couverture médiatique peut être influencée pour faire une différence concrète, mais les médias ne communiquent jamais les idées que nous avons besoin de communiquer afin de parvenir à un changement social radical. Au lieu de cela, les anarchistes en Grèce et en Espagne mettent l'accent sur la contre-information, sur la communication directe avec la société au moyen d'affiches, de tracts, de graffitis, de manifestations, des marches de protestation, de conversations en face à face afin de contrer les mensonges propagés par les médias.
Aux États-Unis, les médias ont des mouvements sociaux dont ils peuvent tirer les ficelles, et la plupart des militant-e-s se mettent dans cette position volontairement. Les radicaux américains sont si sensibles à « l'opinion publique », qu'ils et elles semblent ne pas saisir quel genre d'institution sont la presse et les médias. La chose la plus importante à comprendre est que « l'opinion publique » n'existe pas. C'est un produit imaginaire d'une démocratie spectaculaire, régie par les médias. L'opinion publique est créé par des flux à sens unique d'informations (par exemple la télévision et les journaux, ou la publicité) et le cadrage permanent du débat. On pourrait facilement obtenir par ce biais une société de contrôle, même si les gens étaient autorisés à voter sur toutes les décisions (par exemple sous la forme d'une «démocratie directe»), aussi longtemps que l'on pourrait cadrer quelles questions ont été posées et comment on les poses. « L'opinion publique » ne sera jamais pour l'abolition des prisons, car d'une part, cette question n'est jamais posée (à la place, le ou la journaliste demande: «pensez-vous que la police fait bien son travail? »), et d'autre part, le public est constamment bombardé d'histoires sur la hausse de la criminalité, l'insécurité, etc. Les causes profondes du crime, ou même de ce que tel ou tel crime signifie comme construction sociale, et qui arrive à le définir : tout ceci ne rentre jamais dans le débat public.
Etre sensible à l'opinion publique en ce qui concerne les tactiques que nous utilisons dans nos luttes, c'est un peu comme demander au FBI ce qu'il pense de nos projets politiques et de nos stratégies.
Les révolutionnaires aux Etats-Unis doivent reconnaître qu'en fait, changer radicalement notre société toute entière est une perspective effrayante, et que cela nécessite de faire considérablement tanguer la barque. Être « pragmatique » et jouer le jeu des relations publiques comporte des avantages à court terme tout en rendant les changements à long terme impossibles. Pour le moment, nous prenons le risque d'être impopulaires, jusqu'à ce que par la répétition, le travail acharné, l'audace et l'engagement constant des les conflits sociaux, nous faisions que les idées radicales apparaissent normales et sensées, et que les tactiques les plus radicales deviennent plus attractives que les autres.
Avant la popularité, vient l'action
Le public n'est pas la société, mais il est plus accessible. Dans le capitalisme, la société est en grande partie invisible, alors que le public est très visible, même si la première est réelle et que ce dernier est imaginaire. Il est absolument vital de communiquer avec la société, mais personne ne sait réellement ce que la société pense, et moins encore la société elle-même.

Nous avons besoin d'avoir confiance en nos propres analyses, et d'agir contre le système même en l'absence d'un mandat populaire. Le capitalisme est basé sur la dissonance cognitive [ndt : processus psychologique qui consiste à accepter son insatisfaction en se trouvant des raisons], etsur l'apprentissage de l'auto-trahison : et pour l'attaquer, les gens doivent attaquer leurs propres chaînes, leurs propres modes de vie. En Grèce, pendant des années, seuls les anarchistes eurent recours aux pratiques « impopulaires et non-pragmatiques » telles que tenir des assemblées ouvertes, organiser des occupations à durée indéterminée, casser des banques, et attaquer des postes de police. Mais dans le soulèvement social de grande envergure qui eu lieu en Décembre 2008 et depuis lors, des centaines de milliers de personnes ont eu recours à ces pratiques, y compris les personnes qui les critiquaient.

* [Note] Prenez le mouvement anti-guerre aux Etats-unis. Il n'a pas été vaincu par la répression : il s'est suicidé à petit feu. En étant pacifiques, en étant citoyenniste, en se faisant avec le crédit de l'autorité et donc en plaçant sa confiance en celle-ci, en participant aux élections : il a perdu sa capacité à inspirer et à créer de la puissance.
Peter GelderloosTraduction française par Le Cri Du Dodo.
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