samedi 8 janvier 2011

« Il faut discuter »


Sur le bavardage comme hypnose sociale.


« L’histoire des peuples dans l’histoire, c’est l’histoire de leur lutte contre l’Etat .»
Pierre Clastres

« Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent »
Pierre Kropotkine

Au pays des « droits de l’homme », l’assurance de la liberté d’expression, ainsi que l’ensemble des libertés collectives qui y sont associées (le droit de manifestation de manière déclarée, la grève dans les limites prévues par la loi, le droit de rassemblement déclaré) sont reconnus comme le fait général de la preuve irréfutable selon laquelle nous vivons dans une démocratie qui assure la plupart, voir même l’ensemble des libertés individuelles et collectives.

Quoi de plus irréfutable, au juste, de la vérité selon laquelle aujourd’hui, on peut dire absolument tout et n’importe quoi sans être véritablement inquiété ? Bien sur, certaines limites existent. Les appels à la haine raciale peuvent être condamnés, les appels au meurtre ou au viol, etc. Si la loi ne joue pas, certains « excès» sont au moins frappés d’ostracisme. Mais si ces limites existent, c’est dans l’intérêt général nous dit-on. C’est ici que la loi et l’Etat trouvent leurs fondement : ils existent pour permettre la participation à la loi, protéger le bien commun et les libertés de ses membres. L’acte fondateur de la « citoyenneté » est généralement envisagé comme le fait de voter pour élire des représentants (c’est-à-dire, leur déléguer un pouvoir, le principe républicain ne nécessite que rarement d’appeler à voter pour prendre une décision sur un fait général ou particulier. L’ultime recours à ce type de vote est souvent le référendum, envisagé dans ce cas comme plébiscite que le pouvoir utilise pour se consolider). Dans les faits, la majorité quasi-absolue des individus ne participent pas directement à la formation de la loi : il faut passer par des représentants. L’égalité devant la loi est donc biaisée en ce sens que n’ayant pas les moyens d’intervenir pour peser directement sur sa formation, la loi est au « service » - c’est-à-dire « à l’accès »- d’un nombre restreint d’individus instruits et qualifiés par l’Etat pour concourir aux fonctions de légistes d’une part (pouvoir legislatif), ou de sénateurs, parlementaires et gouvernants d’autre part (pouvoir exécutifs) : en un mot, une élite, formée par les écoles et élue.

Le pouvoir constituant, permettant de fondre complètement l’appareil d’Etat (et changer ainsi l’esprit général de la loi et du droit), est quant à lui clairement verrouillé : dans la tradition française, à part une trentaine de personnes détenant le pouvoir exécutif (Chef d’Etat et gouvernement), personne à moins d’une situation exceptionnelle créant un «vide» , ne peut remettre en cause la constitution : sauf cas de guerre, ou de révolution donc. Mais alors, comment se fait il que dans une société où l’Etat revendique et possède en effet le monopole de la violence et n’est sensé l’employer que pour le bien commun, l’accès à la formation des règles de vie en commun soit si centralisé, et qu’il n’existe que des moyens restreints ou inexistants pour le « citoyen » moyen d’y participer ? Imaginer qu’un tel système concentrant à ce point le pouvoir puisse fonctionner sans défendre d’intérêts particuliers repose entièrement sur la confiance accordée aux dirigeants-élus de ne représenter strictement que la volonté populaire. Rien d’autre que la confiance. Le principe même du vote de délégation est un « contrat de confiance », et plus le nombre de « représentants » est élevé, plus elle suppose une machine étatique kafkaïenne où les représentants font d’autant plus mine d’être « proche des gens » que leur condition et leur fonction les en sépare absolument.
Comment dans un système qui repose sur la confiance et l’assurance du bien commun, il peut exister autant de défense partisane des intérêts particuliers en même temps qu’une situation de misère, parfois extrême, souvent ordinaire, pour une large partie de la population ? C’est nécessairement que la société est divisée en classes. Pouvoir économique d’une part, et politique d’autre part : ceux qui les possèdent, et les autres. Le fait même qu’on parle de « classe politique » devrait nous indiquer que la politique, entendu comme représentation et non participation directe à la vie de la société, est entièrement séparée de la vie sociale : elle y exerce un pouvoir coercitif du fait même de cette position d’extériorité qui lui confine une position directrice n’est pas du domaine de la « représentation pure » : dans un tel système, nul ne peut être représenté autrement que par lui même. La représentation dans le cadre de la délégation de pouvoir ne peut être qu'un reflet mensonger -parce que mystique- (la prétention de "représenter" une volonté est absurde : ou bien on la porte, ou bien on va contre) de la volonté collective. Et comment peut il exister autant de violence incontrôlable de la part de ce même Etat, tant de « bavures », tant de « ratés » de ses forces répressives dans un système qui doit reposer la confiance ? Si la violence est en fait nécessaire à la pacification des dépossédés, et à la protection de la propriété privée, c’est que le principe de l’Etat est d’être policier. Cette configuration de la répartition du pouvoir, concentré et séparé de la majorité de la société, bien que divisé, nécessite que les intérêts particuliers soient défendus : ceux qui ont accès à la propriété privée (des moyens de production, du logement, etc…) d’une part contre ceux qui ne l’ont pas, et du pouvoir politique (parlementaires, sénateurs, chef d’Etat, ministres, et son opposition tolérable : dirigeants syndicaux, opposition parlementaire, etc…), ceux qui y ont accès -puisque, on l’a vu, cet accès est réservé à une élite restreinte- contre ceux qui ne l’ont pas, voir n’en veulent pas. La gendarmerie nationale a, depuis la révolution de 1789 où elle a acquérie ce titre, été retranchée de son pouvoir judiciaire pour n'empoyer qu'un pouvoir strictement policier. Ce pouvoir a été en premier lieu utilisé pour mater les révoltes paysannes (jacqueries) contre les propriétaires terriens, puis contrôler les mouvements de foule et la circulation des individus en général. L’histoire démontre que ces forces, si on leur prête aujourd’hui cette fonction rassurante, n’ont pas été crées pour protéger le « bon peuple », mais employée par une classe contre une autre pour défendre son pouvoir. De manière instituée -le salariat sous quelque forme de contrats-, une classe en emploie une autre, et la tient dans une situation de dépendance parfaite où jusqu’à la fraction la plus dépossédée des exploité-e-s, on n’imagine plus vivre sans être géré, même lorsque l’injustice apparait de plus en plus comme donne fondamentale d’une telle société.

C’est ici qu’intervient la question du « dialogue ». Un dialogue est composé au minimum de deux parties : ici se fonde la division entre la société d’une part, et l’Etat d’autre part. En se reconnaissant comme interlocuteur de la société toute entière ou d’une ou plusieurs de ses parties, donc comme extérieur à celle-ci, l’Etat entérine et reconnait cette séparation comme fondamentale, et s’octroie même de facto le pouvoir de choisir ses interlocuteurs dans la société pour mieux désigner à qui il ne parle pas. Lorsqu’un chef d’Etat parle de « fracture sociale », c’est de la société et de l’Etat qu’il s’agit de son esprit : la partie sociale « saine » qui suit encore le dialogue, et celle qui ne la suit plus ou pas. C’est aujourd’hui la question centrale qui se pose à toute idéologie étatiste : elle n’existe que pour tenter de consolider le mensonge qui dit « Moi, l’Etat, je suis le peuple».

Cette vision même implique la normalisation des individus -et le refus des différences et de la pluralité- et la négation des antagonismes de classe résultants de l’accès à la propriété et au pouvoir coercitif. Dans les bouches qui incarnent cet interlocuteur, l’Etat doit « s’unir » à la société. L’histoire démontre que toute tentative sérieuse dans ce sens ne peut aboutir qu’à la formation d’un Etat totalitaire, ou au moins à l’atomisation partielle ou achevée de la société.

Si la société réelle, dans son acceptation pleine et entière, est une communauté constituée d’individus libres, égaux et autonomes, où tendent à le devenir : alors l’existence même de la société est douteuse, et de plus en plus à mesure que ses membres sont privés de libertés fondamentales, que la division entre classes s’intensifie et que leur dépendance à l’Etat est toujours plus accentuée.

C’est pour perpétuer cette dépendance que l’Etat, par essence, instaure comme préalable à toute remise en cause dans le fonctionnement de la société de le prendre d’abord comme intermédiaire, et d’accepter son bavardage. « Il faut discuter » : voici l’ultime prescription de l’autorité. Etre « responsable» , c’est accepter l’idée de médiation, et renoncer à toute relation sociale ou expérience de masse qui soit immédiate. L’immédiateté est ennemi juré de l’ordre. Tout ce qui est vécu directement lui est étranger, pire : cela n’a pas lieu d’être.

La démocratie, la liberté ou la société n’existent pas par elles-mêmes, et jamais directement : elles n’existent que par et à travers l’Etat et ses divers services et institutions -considérant que la télévision en est une à part entière-, c’est-à-dire sous sa surveillance, et dans les limites qu’il impose.

"La télévision, c'est le gouvernement dans la salle à manger de chaque français"
Alain Peyreffite


Il va jusqu’à réclamer la bienséance des opprimé-e-s quand elles ou ils parlent, et leur rappeler en permanence quand « les bornes sont dépassées » : c’est encore fixer les limites de la révolte selon les conventions dominantes, jurisprudence des maitres. Mais aucune « politesse de la révolte » ne peut être exigée d’une quelconque manière de la partie de la société qui ne subit pas telle ou telle domination, voir en profite. Car il n’y a pas de domination socialement structurée et politiquement instituée qui n’engage profits et pertes. Là où il y a oppression constituée, voir généralisée : il y a nécessairement profit, et donc exploitation. Le principe même de l’économie politique procède de cette logique : rien de ce qui organisé économiquement dans une société divisée en classes ne l’est pour servir des intérêts privés et particuliers.

De là, tout discours se place dans la défense d’intérêts. Mais ou bien ces intérêts sont particuliers et privés, et ainsi jalousement défendus (Les privilèges machistes, la « préférence nationale », le Capital, l’idéologie du pouvoir, etc) ou bien ces intérêts sont spécifiques et parfois généraux : ce qui n’est pas nécessairement contradictoire. Par exemple, lorsque des salarié-e-s en grève luttent contre des baisses de salaire ou des augmentation de temps de travail, lorsque des activistes luttent contre des lois liberticides, ils luttent en premier lieu pour l’amélioration de leurs conditions d’existence, mais aussi celle de la société réelle toute entière : même ceux et celles qui ne sont pas d’accord, sont contre la grève, contre le fait de lutter ou les modalités qui permettent à une bataille d’être remportée. Du moins, lorsque ces intérêts continuent d’être défendus comme spécifiques, ils devraient l’être aussi comme généraux. Car en effet, toute lutte contre la domination sert, ou devrait servir la libération totale de la société et même des êtres, des choses et de la matière : et non être envisagée comme une médiocre compétition qui suivrait « le cours normal des évènements ». Tout saut qualitatif dans l’histoire implique une rupture avec le présent : l’esprit même de la constitution dans la philosophie du droit le trahit.
Un argument économiste est souvent avancé contre cette idée de libération totale qu’on ne libère pas « des choses » ou des sujets « non-pensants », qui d’ailleurs ne peuvent se révolter. C’est nier par là que le politique précède l’économie en cela qu’une domination sur les choses ou les êtres permet l’établissement de leur propriété privée, et s’inscrit dans la philosophie du droit du propriétaire : si il est insensé de vouloir libérer un espace, un lieu, un outil ou un sujet « non-pensant », alors il est a-moral (ce qui signifie qu’aucun jugement éthique ne peut être porté sur le fait) de détruire les forêts, de polluer l’air, d’empoisonner l’eau et la terre, et de massacrer des animaux : surtout, c’est nier ce que ces destructions et appropriations sous-entendent et impliquent : si les arbres avaient la parole, rien ne laisse à penser qu’ils auraient suffisamment confiance en l’humanité pour lui donner la réplique en de telles circonstances. On peut entendre par « libération » la profanation non seulement de certains sujets comme « propriété particulière », propriété privée, mais aussi pour d’autres comme propriété tout court. Le sacré est politique et fonde l’économie en cela que qu’il retire du commun ce qui appartient à tous, ou même à personne : car certaines « choses » , comme les êtres, ne peuvent s’approprier sans engager par là l’esprit même de la propriété privée et de l’exploitation.

Si le mouvement ouvrier, plus de 200 ans après sa naissance furieuse, et dont l’histoire est jonchée de guerres, de sang versé et de cadavres, en est réduit aujourd’hui, ici et ailleurs, à des luttes corporatistes, et à un troc minable entre représentants légaux des exploité-e-s -« bureaucratie de l’intérêt public» - et dirigeants au service de l’exploitation, cela tient sans doutes moins au fait que ces mêmes représentants soient des « traitres » qu’à leur existence même -dans ce rôle-, et au dialogue apaisé qui s’est installé entre d’une part les exploité-e-s et ses « portes paroles » auto-proclamés, et d’autre part ses éternels bourreaux. La pierre angulaire du « syndicalisme de proposition » et de « co-gestion », ainsi que toute forme « contestataire » qui a suivit ce modèle historique, est en fin de compte d’avoir abdiqué la critique de la propriété privée autant que celle du salariat, ou encore de l’avoir refoulé à l’état de simple abstraction, comme « héritage» aussi lointain que la perspective de sa réalisation. De là, le principe de la négociation n’est pas à blâmer parce qu’il serait le fait d’individus néfastes et corrompus qu’il s’agirait de remplacer par des cadres ou des leaders plus « honnêtes » et plus « radicaux », mais parce qu’il instaure comme condition sine qua non de toute amélioration le « dialogue » avec l’autorité. Même lorsque ce dialogue se fait parfois sourd : la négociation n’a pas lieu, mais c’est encore l’Etat ou les patrons qui sont pris comme interlocuteurs avec la loi comme arbitre. Dans cette introversion programmée de la contestation réelle -envisagée comme bavardage éphémère et futile et agitation tolérable-, les exploité-e-s de toutes les séparations sont tenu-e-s dans un infantilisme social éternel. La négation de l’ordre social actuel, et la possibilité d’un changement radical sont toujours traités au mieux comme une absurdité, un doux rêve, au pire comme une tentation diabolique et sanguinaire, une menace et une peste de laquelle l’Etat, en bon berger, doit protéger son troupeau. Et ainsi jusqu’à la contestation même de l’autorité de la moindre décision : si certain-e-s individu-e-s s’opposent avec autant de force à telle loi, à tel pouvoir, à tel gouvernement, ou même à son principe, c’est forcément que quelque chose leurs a échappé, qu’ils ou elles n’ont pas compris, qu’un dialogue, ou au moins un bavardage doit s’instaurer. C’est ici l’autonomie de la pensée, si chère aux libéraux qui parlent de « liberté » et « d’indépendance » qui est partout remise en cause. Mais la liberté ne consiste pas en un choix arbitraire entre plusieurs mensonges, et bien plutôt dans le refus conscient d’une proposition truquée, la dénonciation du chantage, et plus généralement la découverte des mécanismes sociaux et leur dépassement : plus les conditions sont réunies, plus la pensée est libérée. On ne peut prétendre que la « liberté de pensée » consiste en la croyance religieuse et aveugle d’une idée confortable ou rassurante. Pour qui les dirigent, les dépossédé-e-s sont incapables d’éprouver la liberté; ils doivent être encadrés, surveillés, contrôlés, et surtout, par-dessus tout : il faut leur parler, leur « expliquer » . Ici peut s’établir un point de rupture : si les conditions de la liberté restent à créer, il faut d’abord se débarrasser de ce qui les limites. La meilleure manière d’obtenir l’égalité, c’est encore de refuser de s’assoir à la table des oppresseurs. Et le meilleur moyen d’obtenir la liberté est encore de refuser de la mendier, ou pour le moins de ne jamais la débattre autrement que dans un rapport de force.

Le « dialogue » de type pédagogique, où l’Etat, ses représentants ou les membres des classes possédantes tiennent les dépossédés en tutelle, est envisagé en fin de compte comme le moment où les gestionnaires font comprendre aux géré-e-s que n’ayant pas toutes les clefs en main, ils ou elles seraient incapables de prendre des décisions raisonnables pour l’ensemble de la société ou pour eux-mêmes et elles-mêmes, parce que c’est là le travail de spécialistes. Cette vision du monde est hautement métaphysique : elle procède d’un raisonnement fondé sur la supposition que l’état de la nature et de la société est immuable et figé, alors que précisément, tout ce qui la compose, même l’économie, est en perpétuel mouvement.

C’est pourquoi on ne gagne pas la considération d’un maitre en lui demandant quoi que ce soit avec politesse, on gagne son attention en refusant sa conciliation condescendante et sa morgue, en refusant son bavardage, et on ne commence à entrevoir des perspectives de changement radical et le minimum de considération pour soi-même qu’en frappant sur sa table à coups de marteau. Dès lors, et même lorsqu’on peut considérer la figure du dominant comme celle d’un aliéné, le seul « dialogue » possible avec le mutisme et la surdité de l’oppresseur reste emprunt de violence. Pourquoi ? Parce que l’éthique non-violente ou légaliste est basée sur l’idée généreuse que les oppresseurs prendront un jour conscience de leur propre aliénation en tant qu’ils dépendent de leurs opprimé-e-s. Mais pour qui profite de la domination, les sanglots publics et les mises en scène de souffrance collectives ne sont qu’un bruit de fond.


L’Etat encadre et prévoit la libre expression de ce misérabilisme qui consiste à geindre sans jamais envisager d’agir, et cette position ne fait que conforter les gloussements satisfaits de la classe dominante et sa critique de la révolte totale comme « marge insignifiante » séparée de la société (comme c’est le cas pour les avant-gardes, facilement isolables) ou menace mineure indépassable (dans le cas d’une minorité agissante qui s’assume comme telle). Parce que les bénéficiaires de toute exploitation ne peuvent entendre raison que lorsque les exploité-e-s cessent de faire ce qu’on attend d’eux ou elles : c’est-à-dire en se révoltant en dehors des limites imposées, en dehors du cadre établi. En ouvrant enfin la bouche pour parler d’une voix terrible, celle qui en un mot, vient déchirer des générations d’exploitation et de misère : en commençant par dire « Non » en actes. En transformant le bruit en quelque chose d’audible, et pour cela, joindre le geste à la parole dans un même refus du principe de la négociation.

Le Cri Du Dodo

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