
Depuis plusieurs années, en france, avec des noms différents (food not bombs, food not cops, cuisines et cantines populaires de tel ou tel lieu, Quartier Libre) des collectifs autonomes de cuisine et de redistribution de nourriture, parfois vegans (mais aussi de vêtements et d'autres objets) se sont montés un peu partout de manière à peu près constante et presque toujours avec un discours critique sur le capitalisme, le gaspillage et la situation qui fait que sans nécessairement être à la rue ou vraiment dans la galère, on manque parfois de thunes pour se payer à bouffer au quotidien. Souvent, ces collectifs ont disparus, ou sont dormant avant de réapparaitre lorsque de nouveaux se créent.
On peut voir ces initiatives comme une simple forme quasi-instinctive d'entre-aide entre prolétaires, ou de tentative de s'organiser à partir d'une thématique de la vie quotidienne et d'une manière conviviale, qui sorte du traditionnel train train militant. Une façon aussi, peut être, de poser la question du pourquoi. Pourquoi manger serait-il payant ? Pourquoi est-ce que ça devrait se confiner au foyer, à acheter ses courses, à l'envisager seul, chez soi ou dans sa petite cuisine individuelle ou "co-locative" ? Pourquoi est-ce que ça ne pourrait pas être quelque chose qui soit régulièrement collectif et gratuit (ou pas conditionné par un prix) ?
Ces collectifs de redistribution ont été parfois l'occasion de poser cette question du repas comme une question centrale de la vie sociale à la fois parce que manger est un besoin vital, mais parce que le partage communautaire (on songe aux images de grande bouffe ou de "communion") de ce moment possède une dimension sociale universelle et aussi une "mystique". Non pas au sens religieux du terme, mais en ce sens que de manière presque invisible et sans qu'on le réalise toujours, un nombre incroyable d'habitudes et traditions séculaires et même ancestrales (de la façon de manger à table ou du phénomène des langues qui se délient) se transmettent de générations en générations, de parents à enfants, mais aussi entre ami-e-s, collègues, camarades, et même "ennemi-e-s". La figure bien connue du repas qui rassemble au sens d'une même famille ou d'une bande, des gens qui ne se supporte pas revient fréquemment dans la culture populaire (au cinéma, ou dans les livres).

Souvent aussi, ces collectifs n'assurent pas ou plus (par manque de lieu et de temps, ou de volonté...) cette dimension "communisante" d'une participation totale à la bouffe et à ce qui l'entoure. Ils transforment alors souvent ce moment de redistribution en une sorte d'agora en modèle réduit ou de "marché gratuit" (bien que l'expression prête à l'oxymore) où tout le monde est invité à ramener des vêtements, des livres, des revus, des brochures, ou d'autres affaires pour les partager ou les "échanger".

Les "restos du coeur" et la tentation misérabiliste...
Une critique qui a souvent été avancé face a ces collectifs est l'accusation de tomber dans une démarche humanitaire qui n'a en gros plus grand chose à voir avec une sorte d'idéal de la cantine populaire où tout le monde participe, ramène, donne, échange, cuisine, festoie, et aide à ranger ou avec la lutte ou l'action directe, mais plus avec une sorte de soupe populaire du secours catholique ou des restos du coeur.
Mais si parfois cette accusation de démarche "humanitaire" à destination des "pauvres" a pu être gratuite ou une manière un peu simpliste de tout rejeter en bloc, elle se vérifie en effet lorsque ces initiatives se limitent à une dimension distributive. Parce que cette situation perverse confine à la passivité, fait que les "prestataires" et les "servis" s'auto- entretiennent dans un rapport de dépendance mutuelle et peut aussi participer à donner aux prolétaires l'apparence de dépossédés frappés d'une sorte de malédiction éternelle et sans causes, ou qui auraient fait veut de pauvreté et qu'on vient servir. C'est l'écueil le plus dramatiquement prévisible dans lequel tombe parfois des initiatives à la base beaucoup plus sensées parce qu'offensives dans leurs discours et leur démarche, et radicales dans leur manière de faire.
Afin de ne pas sombrer dans ce travers "humanitaire", on ne devrait jamais oublier que la lutte fait parti de l'entraide comme l'entraide fait parti de la lutte.
Mais aussi refuser le rôle de prestataire.

Se réapproprier, pour quelques heures, ou pour quelques minutes une rue, une place ou un trottoir permet d'arracher la rue à la marchandise et aux flics, et offre une belle occasion de pointer du doigt et de lutter pelle-mêle contre la présence policière et ses petits harcèlements quotidiens, les rafles de sans-papiers, les coups de pression, les contrôles en tout genre, le pourquoi de cette "mixité sociale" qui se traduit à chaque fois par une chasse aux pauvres (la gentrification), et donc la politique de la ville, pas seulement "la spéculation", mais les investisseurs, l'embourgeoisement des quartiers populaires, l'urbanisme et la "rénovation" urbaine, et par conséquent l'augmentation constante et effrénée des prix des produits de première nécessité, des loyers et du reste... etc.
Bref, en y réfléchissant un peu, ce type d'initiative peut participer pleinement à monter une véritable ligne de front contre le capitalisme et l'Etat dans la vie d'un quartier, contre sa réalité dans le quotidien et qui peut faire sens dans la vie d'un peu tout le monde.

Pour tenter de créer avec peu de moyens des espaces et des instants non-marchands de manière chronique et même régulière comme autant de brèches dans le quotidien capitaliste, où on puisse recommencer à regarder ceux et celles qui nous entourent comme nos égaux ou nos égales, presque comme des complices, et d'élaborer la suite...
Okapi
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