Affichage des articles dont le libellé est Critique de la valeur / Critique du travail. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Critique de la valeur / Critique du travail. Afficher tous les articles

dimanche 29 avril 2012

"Le vrai travail rend libre" ? Une autre histoire du 1er mai.

Sur fond de cirque électoral, le 1er mai redevient soudain un enjeu pour tout les opportunistes.
Les syndicats et partis de gauche revendiquent une fête qui serait "d'abord la leur" alors qu'ils n'ont finalement hérité que de sa version officielle, les fascistes veulent la transformer en "fête de la pucelle d'Orléans" pendant qu'un président miné dans les sondages appelle à un rassemblement pour "le vrai travail" aux accents pétainistes pour tenter de redorer sa cote.

La "fête du Travail" ? un hold-up historique . 
« Le 1er mai a été, jusqu’ici, un symbole de division et de haine. Il sera désormais un symbole d’union et d’amitié, parce qu’il sera la fête du travail et des travailleurs. Le travail est le moyen le plus noble et le plus digne que nous ayons de devenir maître de notre sort. »
                                                                                   Le Maréchal Pétain, 24 avril 1941.

En France, c'est en effet seulement depuis le régime de Vichy que le 1er mai a été consacré fête du "Travail et de la concorde sociale". Depuis, cette "fête du travail" a été relayée servilement par la majorité du "peuple de gauche" sans plus de protestation chaque année en france. Même les "communistes" du PCF et autres socio-démocrates y distribuent depuis des décennies leur muguet.

Et pourtant, c'est encore sous Pétain que le muguet (blanc comme le lys, selon une tradition initiée par Charlemagne) vient remplacer les églantines rouges (symbole révolutionnaire depuis la première commune de 1793 et repris comme symbole des luttes ouvrières) qui étaient alors portées et distribuées le jour du 1er Mai avant le régime de Vichy. C'est  bien de la responsabilité des syndicats qui n'ont cessé de revendiquer cette "fête du Travail" si cette journée est aujourd'hui célébrée selon des rites travaillistes et autoritaires hérités du pétainisme. On voit bien l'idée.

En glorifiant le travail et la "concorde", autant dire la paix sociale, on masque les antagonismes de classes. C'est le vieux fantasme fasciste qui consiste à prétendre qu'on peut "réconcilier les classes", et tout ça dans le travail et la joie, évidemment. La suite est connue, c'est le S.T.O (service du travail obligatoire), les camps de travail forcé et pour beaucoup aussi, les camps de la mort, avec à l'entrée de la plupart une inscription sans équivoque : "Arbeit Macht Frei", "le travail rend libre", évidemment ?


Fête des exploité-e-s, fête révolutionnaire !

Depuis au moins les années 70, une partie des révolutionnaires ont cherché à tourner non sans raison en ridicule cette "fête du Travail". Le 1er Mai 1977, des autonomes déploient une immense banderole célébrant la "FETE DE L'ALIENATION" en lettres de 1 mettre de haut au dessus du cortège de la CGT et des autres syndicats (soit une foule de 100 000 personnes) comme pour leur rappeler l'absurdité de cette tradition galvaudée, et surtout de ce que cette fête est devenue. Beaucoup l'ont depuis ironiquement rebaptisé "fête de la paresse". Aujourd'hui encore, partout dans le monde, depuis le quartier de Kreuzberg à Berlin jusqu'à Madrid et Barcelone, de San Francisco à Athènes et de Istanbul à Oakland (qui lance cette année depuis sa Commune un appel international à la grève générale), le 1er Mai est chaque année synonyme de révolution, de révolte, de grève et même un peu partout d'affrontements avec la police et d'émeutes géantes.
C'est la fête des exploité-e-s, pas de l'exploitation. 

Le 1er Mai pacifié et policé main dans la main par police et S.O syndicaux reste une exception bien française. L'appel à la grève générale est aussi relayé en Espagne pour le 1er mai 2012 avec des appels à l'action contre la Banque Centrale Européenne le 3 mai. A tel point que le gouvernement espagnol a fait fermer les frontières et que le pays est officiellement sorti de l'espace Schengen depuis le 25 avril jusqu'au 3 mai 2012 pour éviter la venue de protestataires d'autres pays contre la B.C.E. Ce même 25 avril aussi, se tenait à la Haye une conférence d'Europol (agence de police européenne) contre la menace des "euro-anarchistes" et la manière dont les polices européennes doivent s'organiser pour s'y opposer. Tout un programme de contre-révolution préventive en somme...Ou quand l'illusion démocratique s'efface devant la nécessité de protéger l'économie.

Ce qui nous ramène à l'origine du 1er Mai.

Haymarket Square : mémoire d'un massacre. 
"Le jour viendra où notre silence sera plus fort que les voix qui nous étranglent aujourd’hui"
 August Spies, anarchiste condamné à mort
 suite au évènement d'Haymarket Square
Le 1er mai 1886, les syndicats américains IWPA et AFL, ainsi que le journal anarchiste The Alarm lancent une grève pour la journée de 8 heures sans perte de salaire. Le jour même a lieu un rassemblement à l'usine McCormick à Chicago. La grève générale mobilise 340 000 travailleurs. August Spies est le dernier à prendre la parole devant la foule des manifestants. Des affrontements se produisent lorsque des grévistes, désirant chasser les jaunes (the scabs, en argot anglais) embauchés par McCormick pour briser la grève, sont accueillis par les détectives privés et la police armés de fusils à répétition. Deux ouvriers trouvent la mort et cinquante sont blessés. Le journal Arbeiter Zeitung publie alors un appel à un rassemblement de protestation contre la violence policière, qui se tiendra le 4 mai 1886 (voir l'appel ci-dessous). Un appel dans le journal The Alarm encourageait aussi les travailleurs à venir armés par soucis d'autodéfense, pour empêcher des carnages comme il s’en était produit lors d’autres grèves, mais finalement, le rassemblement se veut pacifiste.

Le jour venu, quinze mille personnes environ sont au rendez-vous,
et l'immense majorité n'est pas armée ni hostile.

Du haut d'un char, Spies, Albert Parsons, Fielden prennent successivement la parole.
Tout se passe dans le calme. La foule commence se retirer quand des policiers font irruption sur la place et commencèrent à charger violemment les manifestants. Le commandant n'avait pas fini de prononcer la phrase réglementaire en pareil cas qu'une bombe tombe dans les rangs de la police, en couchant par terre une soixantaine. Deux sont tués sur le coup et six devaient mourir des suites de leurs blessures.
C'est le signal d'une panique totale et d'une bataille plus terrible que celle de la veille. Les policiers survivants, aidés par d'autres arrivés en renfort, ouvrent le feu nourri la foule encore présente.
Le massacre est épouvantable, mais il est impossible d'en établir le bilan. Une dépêche de l'agence de Chicago parle de plus de cinquante "d'émeutiers" blessés, dont plusieurs mortellement, et le chiffre sera plusieurs fois revu à la hausse.

le 20 août 1886,  Spies, Fielden, Neebe, Fischer, Schwab, Lingg, Engel et Albert Parsons, tous anarchistes, sont condamnés à la pendaison. Toutefois, une mesure de grâce intervient pour Schwab et Fielden, dont la peine est commuée en prison perpétuelle, et pour Neebe qui s'en tire avec quinze ans de prison. Entre-temps, l'affaire était revenue en appel le 18 mars 1887 et, par arrêt du 20 septembre, le jugement est confirmé. La Cour Suprême des Etats-Unis ne consent pas à casser le jugement pour vice de forme.

 L'avant-veille de l'exécution, Louis Lingg, soupçonné d'être le chimiste de la bombe, en fumant un cigare de fulminate, se suicide dans sa cellule dans l'espoir de sauver ses camarades.  Un des jurés, hors du tribunal, avoue cyniquement l'objectif poursuivi sous le couvert du jugement rendu : "On les pendra quand même. Ce sont des hommes trop dévoués, trop intelligents, trop dangereux pour nos privilèges".

Les condamnés sont pendus le 11 novembre 1887, avant midi, dans la cour de la prison, cependant qu'aux abords et dans les rues environnantes, des cordons de troupe contiennent la foule.

C'est en souvenir des morts de McCormick et d'Haymarket Square, et des 8 anarchistes condamnés à la pendaison que le 1er Mai est depuis rappelé internationalement comme une fête révolutionnaire,

là où on en a pas encore oublié les origines.

ci-dessous, pour mémoire, l'appel du journal Die Arbeiter Zeitung en date du 2 Mai 1886 :

La guerre des classes a commencé.
Hier, on a fusillé les travailleurs, en face de l'usine Mc Cormick. 
Leur sang crie vengeance!
Qui pourrait douter que les tigres qui nous
 gouvernent sont avides du sang des travailleurs !
Mais les travailleurs ne sont pas des moutons.
A la Terreur-Blanche, ils répondront par la Terreur-Rouge.
Mieux vaut la mort que la misère !
Si l'on fusille les travailleurs, répondons de telle façon 
que nos maîtres s'en souviennent longtemps.
C'est la nécessité qui nous fait crier : Aux armes !
Hier les femmes, les enfants de pauvres pleuraient leurs maris et leurs pères fusillés.
 Tandis que, dans les palais, les riches remplissaient leurs verres de vins coûteux 
et buvaient à la santé des bandits de l'ordre...
Séchez vos pleurs, vous qui souffrez. Ayez du cœur, esclaves !
Insurgez-vous
!

Plaque commémorative à Chicago, posée par le ministère de l'intérieur des Etats-unis. 
Le graffiti au dessus et en dessous dit :
"D'abord ils prennent ta vie, plus ils exploitent ta mémoire".  
 
Sources :
- Anarchopedia, les articles "1er Mai" et "Emeute de Haymarket".
- Increvables anarchistes, l'article "1886, 1e-4 Mai, grèves, émeutes et attentats à Chicago".

mercredi 18 janvier 2012

Le Travail libère-t-il ?

Le travail pénètre et détermine toute notre existence. Le temps coule impitoyablement à son rythme alors que nous faisons la navette entre d’identiques environnements déprimants à une allure toujours croissante. Le temps de travail… Le temps productif… Le temps libre… La moindre de nos activités tombe dans son contexte : on considère l’acquisition de la connaissance comme un investissement pour une carrière future, la joie est transformée en divertissement et se vautre dans une orgie de consommation, notre créativité est écrasée dans les limites étroites de la productivité, nos relations -même nos rencontres érotiques- parlent la langue de la performance et de la rentabilité… Notre perversion a atteint un tel point que nous recherchons n’importe quelle forme de travail, même volontairement, pour remplir notre vide existentiel, pour « faire quelque chose ».

Nous existons pour travailler, nous travaillons pour exister.

L’identification du travail avec l’activité humaine et la créativité, la domination complète de la doctrine du travail comme destin naturel des humains a pénétré notre conscience à une telle profondeur que le refus de cette condition forcée, de cette contrainte sociale, semble être devenu un sacrilège pour le concept même d’humanité.

Alors n’importe quel travail devient meilleur que pas de travail du tout. Ceci est le message répandu par les évangélistes de l’existant, sonnant les trompettes pour la course à la compétition toujours plus frénétique entre les exploités pour quelques miettes tombées de la table des patrons ; pour l’instrumentalisation et le nivelage complet des relations sociales en échange d’un peu de travail misérable dans les galères de la survie.

Ce ne sont pas, cependant, seulement les conditions générales de travail qui créent l’impasse. C’est le travail comme une totalité, comme un processus de commercialisation de l’activité humaine qui réduit les humains à des composants vivants d’une machine qui consomme des images et des produits. C’est le travail comme condition universelle dans laquelle les relations et la conscience sont formées, comme la colonne vertébrale qui maintient et reproduit cette société basée sur la hiérarchie, l’exploitation et l’oppression. Et en tant que tel, le travail doit être détruit.

Alors nous ne voulons pas simplement devenir des esclaves plus heureux ou de meilleurs managers de la misère. Nous voulons redonner son sens et son essence à l’activité humaine et à la créativité en agissant ensemble, conduits par la recherche de la joie de la vie à travers la connaissance, la conscience, la découverte, la camaraderie, la solidarité.

Pour la libération individuelle et collective …
Libérons-nous du travail

Liberté pour l’anarchiste Rami Syrianos
Solidarité avec le compagnon Kleomenis Savanidis


Collaboration solidaire Athènes/Thessalonique, 17/01/2012.

Source et traduction
(depuis Angry News From Around The World) :
La base de données anarchistes

lundi 2 janvier 2012

"Lettre ouverte d'une parasite sociale"


trouvé sur : http://coutoentrelesdents.over-blog.net/

Lettre ouverte et écorchée à tous ceux qui estiment qu’avec 456 euros par mois nous parasiterions la société française

Voilà encore une erreur de Pôle Emploi qui va me pénaliser à l’approche de Noël.

Ils ne m’ont jamais aidé à trouver un emploi, un remplacement, un stage, une formation et en bonne citoyenne bienveillante qui ne doit pas manifester trop d’acrimonie, être contente d’être dans un système qui a pensé la question sociale, je souris souvent même quand je réclame un droit, un dû.

Je suis même emplie de bienveillance parce que j’entends leur mal être depuis le remaniement et la fusion Assedic ANPE. Je lis les livres des conseillères qui dénoncent et du coup je ne peux pas leur en vouloir.

Voilà près de quatre ans, un grand employeur qui a signé la charte de la diversité dans le cadre de la promotion de l’égalité des chances m’a fait chuter socialement dans l’irrespect le plus total de mon intégrité morale et du droit du travail à géométrie variable visiblement. De professeur que j’étais, je me suis retrouvée au RMI à l’époque. Depuis ce moment-là, j’ai cherché, cherché, cherché du travail, me suis réorientée et reconvertie sans l’aide de Pôle Emploi.

J’ai fini par décrocher la possibilité de vivre un an d’un travail intelligent et épanouissant. J’accédais même au régime d’intermittence. Fin octobre approchait et je savais que j’arriverais en fin de droit, je n’ai pas su réalimenter l’accès à l’intermittence, je redoutais le retour aux minima sociaux mais me consolais en me disant c’est mieux que rien, au moins survivre, payer le loyer, ne pas tomber plus bas, ne pas se retrouver comme tant de naufragés du capital à la rue. Une femme à la rue comme tant d’autres qui s’abimerait sous les regards d’indifférence.

J’ai l’énergie de la joie et du désespoir. De ces fils et filles d’ouvriers qui savent ce que c’est la crise depuis l’enfance, qui savent qu’avec peu on fait parfois beaucoup, qui n’ont rien contre le travail qui peut rendre digne et enthousiaste. Il existe bien celui-là non ?

Avec cette énergie, j’ai cherché, cherché, cherché du travail, tantôt j’étais trop diplômée, tantôt pas assez dans le domaine ultra pointu requis alors qu’en quelques jours un salarié de la boîte en question aurait su sûrement utiliser mes neurones pour m’apprendre vite et au mieux les savoir-faire requis. C’est comme si on oubliait que l’apprentissage sur le tas, au vif du sujet valait aussi tous les diplômes et n’est souvent pas une perte de temps mais un atout pour une entreprise.

Fin octobre pointait le bout de son nez et je ne voyais rien venir et j’étais déjà fatiguée d’avoir envoyé partout aux quatre coins de la France et même en Allemagne et même jusqu’en Chine des candidatures pour enfin poser mon balluchon de précarité, m’ancrer mieux dans une vie sociale, citoyenne comme ils disent et économique. Rien. Des petits plans peut-être, des contrats aidés ? Non même pas ça, je n’y accédais pas. On est d’ailleurs nombreux à ne pas y accéder : pas assez ceci, pas assez cela.

Alors j’ai anticipé ma demande de dossier d’ASS pour percevoir les 456 euros de minima sociaux qui me permettraient au moins de faire patienter le propriétaire de mon appartement. J’ai écrit une fois, deux fois, trois fois à Pôle emploi pour avoir le dossier. On m’a dit pas maintenant, demandez-le plus tard, c’est trop tôt puis on m’a dit on vous a déjà envoyé un dossier, puis vous ne nous avez pas renvoyé le dossier de demande d’allocation retour à l’emploi qui nous permettrait d’obtenir un rejet qui serait la preuve que vous avez droit peut-être après examen aux 456 euros d’ASS. Mais je n’avais rien reçu de Pôle emploi aucun dossier. Ce matin, je téléphone, on me dit venez chercher le dossier, ce même dossier que je demande depuis fin octobre, ce même dossier qui est censé être parti le 10 novembre et nous sommes le 24 novembre.

Alors doucement je me suis laissée glisser au sol parce que je n’en peux plus, j’ai posé mon front contre le faux parquet froid de mon appartement et j’ai pleuré bruyamment comme une petite fille de bientôt quarante ans pourtant. Pleurer de ne pas avoir en même temps déposé un dossier de RSA, la même somme mais une autre administration la CAF parce que je sens que je vais me faire entourlouper par Pôle Emploi, que la CAF ne paiera que si Pôle Emploi refuse et que le temps que tout ceci se passe décembre sera là, Noël arrivera et à Noël c’est toujours plus terrible et humiliant de ne pas avoir un sou. J’ai pleuré aussi parce qu’avec tous mes jolis diplômes de 3e cycle, mes expériences multiples, mon énergie de vouloir bien faire, je reste dans mon jeu de l’oie de la précarité, celui dans lequel on est toujours le dindon de la farce. Ces oies qui se font traiter de noms d’oiseaux par des secrétaires d’état, des ministres, des Wauquiez, des clubs de pensée qui pensent réellement qu’on abuse le système social français quand on surnage à peine avec 456 euros par mois.

Il paraît que je suis belle, intelligente et drôle. Ça me fait une belle jambe. Que doivent vivre ceux qu’on trouve laids, bêtes et fades ?

Je n’ai plus l’énergie ce matin. Wauquiez qui nous traitait de parasite cet été, aimerait-il lire la pile de candidatures envoyées. Les espoirs et les projections fatigantes qu’on construit. On se dit : il faudra chercher un appartement à 1000 km de chez moi, je n’aurai plus d’amis, plus de toubib de confiance, plus mes épiciers du quartier mais j’aurai un vrai travail, on postule, on espère, on est parfois convoqué, on fait son grand numéro de charme. Et rien. On recommence à l’est, à l’ouest, au sud, au nord, à chaque fois on s’imagine la vie qui va avec et… rien. Pendant ce temps-là ce garçon que vous venez enfin de rencontrer avec qui vous êtes bien, se pose des questions. Pourquoi tu veux partir si loin si tu m’aimes ? On se sent infidèle alors qu’on voudrait juste un travail pour retrouver l’énergie, le capital suffisant pour l’inviter au restau de temps en temps, revenir vers lui moins abattue par la précarité. Je sais que certains copains la vivent mieux que moi, ils me traitent même d’aliénée, disent que le travail c’est l’aliénation, que mon féminisme c’est de l’aliénation que je souhaiterais troquer un mec, un mari contre un patron quand je leur explique que pour moi le travail c’est aussi un facteur d’émancipation. Je ne sais plus quoi dire, quoi penser, je pleure la tête contre le plancher, rassembler tous les papiers pour ce fichu dossier me paraît être l’ascension de l’Everest pour 456 euros. En fait, j’ai honte, je voudrais pouvoir leur dire : gardez-la votre aumône, expliquez-nous comment on peut vivre avec ça ? Expliquez-nous pourquoi tout l’été je n’ai pas pu être reçue comme il faut par une conseillère Pôle Emploi, que j’ai dû trouver auprès d’amis des conseils pour ma recherche d’emploi, ma stratégie. J’ai mal partout, j’appelle l’amoureux pour lui dire que j’ai besoin de lui, que je n’arriverai pas à aller à Pôle Emploi seule ce matin parce que je suis fatiguée, à bout, humiliée et que c’est injuste d’avoir appris au téléphone qu’ils mettront trois semaines à traiter un dossier qu’ils prétendaient avoir envoyé le 10 novembre et qui n’est jamais parti ou arrivé. On est le 23 novembre, si je dépose le dossier aujourd’hui, dans trois semaines ils me diront si je peux prétendre à la solution de précarité A dite ASS, si c’est rejeté il faudra donner ce refus à la CAF qui examinera la solution B dite RSA. On aura perdu un mois et Noël sera là. J’appelle l’amoureux, il est sur messagerie. J’envoie un SMS : tu pourrais m’accompagner à Pôle Emploi ce matin, je suis tellement fatiguée, j’ai besoin de toi.

On a mis sa fierté de côté mais l’amoureux est au travail, il finira son chantier en début d’après midi. On s’appelle, ça capte mal alors ça crée de la zizanie. On préfère lui renvoyer un texto qui dit : t’inquiète c’est pas grave.

Je me retrouve accroupie la tête contre le canapé, où est passée ma belle énergie qui amuse les copains et les amoureux au début ? celle qui fait bouger des montagnes parfois.

Alors je me relève, je rassemble les papiers. Je relance un employeur par mail que je suis allée voir sans être convoquée pour lui montrer à quel point j’aimerais bien travailler chez lui. J’en rappelle un autre en prenant une voix énergique. Je finis par retrouver les papiers qu’il faudra pour le dossier ASS et je m’aperçois que je n’ai travaillé que 4 ans et demi dans les 10 dernières années parce que j’avais pris deux ans de disponibilité à l’époque. Et il faut avoir travaillé au minimum 5 ans dans les 10 dernières années pour prétendre aux ASS la solution A. Alors je serai recalée de la solution A, ne vaut-il pas mieux que j’anticipe la solution B pour avoir un tampon daté de la CAF qui du coup prendra cette date comme début possible de mon retour à la précarité dans leur tunnel à eux, le tunnel B ? Oui ça mérite réflexion. Mais je suis si fatigué, le rimmel a coulé partout, j’ai le dos qui craque et j’ai la fatigue des jours de règle.

Germaniste, femme de communication, j’ai le goût du contact et du travail bien mené. Capable de prendre des initiatives, j’aime aussi le travail en équipe et mener à bien une pleurnicherie déclenchée par Pôle Emploi et ce manque de tendre.

Ne vous arrêtez pas aux diplômes, il y en a toujours trop ou pas assez, à 39 ans j’ai acquis une maturité et une autorité naturelle qui me permettront de rassembler mes esprits, mais à 39 ans il arrive encore qu’on me demande à la SNCF si j’ai la carte 12-25. Alors vous voyez !

Rassurer l’employeur on n’est ni trop vieille, ni trop jeune, ni trop mieux que lui. Et moi, là, qui me rassurerait un peu ? il faut cocher A et B, se relever, se remaquiller et recommencer le cirque de l’aliénation comme disent mes petits copains d’extrême gauche qui hériteront ou ont déjà hérité de la maison de papa-maman et ne pas parler de mon nom de famille qui ne rassure pas l’employeur. Et ne pas écrire ça ici parce que c’est de la victimisation rien que d’en parler, et rien que d’y penser !

Il s’est immolé là-bas. Ce chômeur de Tunisie. Ici nous nous consumons dans une petite mort lente où tout ce qui fait notre beauté et notre grâce se dissout dans la solution A ou B.

Sommes-nous des parasites ?

Nadia Mokaddem
Montpellier, 24 novembre 2011.

mardi 20 décembre 2011

Contre le chomâge... et contre le travail !

Après avoir récemment perdu mon travail, je suis rentré dans le rang de ce qu’on appelle communément les chomeurs et précaires. Je n’ai pas envie d’écrire un texte théorique contre le travail ou des textes intellos conceptuels. Je me limiterai à ce long billet d’humeur et de quelques réflexions.

Ce titre d’article résume à peu près tout ce que je pense concernant la problématique du chômage et du travail.

En gros : ni l’un, ni l’autre, non merci.

Pour l’expliquer, je commencerai par une anecdote : pas plus tard qu’il y a quelques jours, j’allais à une manifestation "contre le chomage". Et là, le mégaphone de la CGT retentit. Plusieurs trucs assez insupportables et un notamment deux phrases qui me frappent comme un courrier de "trop perçu de la C.A.F en votre faveur". Le mec se lance dans une diatribe sur les patrons et les capitalistes (jusqu’ici, tout va bien) en expliquant que "ces gens là, qui ne travaillent pas sont des parasites, et que le travail, c’est ça la dignité dans la vie" puis nous explique que "les chomeurs doivent lutter pour un travail et un salaire décents" (il a l’air de savoir de quoi il parle).

La première escroquerie consiste à prétendre que la division de classe ne repose que sur le travail. Ce qui est faux, et les chomeurs et chomeuses en sont la preuve vivante. Non seulement il y a des pauvres qui ne travaillent pas (et survivent tant bien que mal, la fameuse "armée de réserve du capital") mais il y a des patrons, des propriétaires et des capitalistes qui travaillent. Même si du point de vue strictement "ouvriériste" ou travailliste, ils ne produisent rien ou pas grand chose, la plupart des cadres de la société d’exploitation dans laquelle nous vivons travaillent effectivement. Dans des bureaux, dans des bourses, en supervisant des chantiers, en faisant des réunions, en se déplaçant, en faisant leurs calculs, en faisant de la politique, etc, bref à des postes de gestionnaires la plupart du temps et généralement moins manuels, mais du travail quand même. En fait, c’est une minorité de rentiers qui ne travaillent pas du tout. La plupart des capitalistes d’aujourd’hui travaillent. Certains sont même salariés (il y a des patrons salariés par les actionnaires ou grands patrons, et qui ne sont donc pas complètement propriétaires, ou seulement d’une partie) même si ils ont des salaires gras et ne foutent pas grand chose, etc. Bref, si la plupart des pauvres travaillent dur pour gagner juste de quoi survivre ou un tout petit peu plus, ça ne veut pas dire que tout repose sur la seule problématique "salarié-e-s/patrons" (même si ça reste une problématique importante).

C’est bien sur le pouvoir décisionnel, la propriété privée (qu’elle soit "libéralisée" ou d’Etat) et les moyens de la défendre qui sanctionnent aussi la constitution d’une classe dominante. Si il y a bien un secteur dans la société où il n’est jamais question de "démocratie" ou de liberté (même "pour de faux"), c’est bien celui du travail. De l’entreprise. Du salariat, bref de l’économie. L’économie est privation par définition. Elle partage celà avec la prison. Tourner un film documentaire dans le monde de l’entreprise est au moins aussi improbable que de filmer le quotidien d’une prison. L’économie est l’antithèse de la décision raisonnée et prise collectivement. Pour celui ou celle qui n’a que sa force de travail à vendre, à aucun moment il n’est question de choix sur l’organisation du travail.

Ensuite, je suis peut être pas très vieux, mais je sais pas ce que c’est qu’un "travail décent" ou un "salaire décent". Jusqu’ici même quand presque tout le monde était contant autour de moi dans son boulot (ou plutôt feignait d’y être contant, comme on fait tous ou presque en général hors période de grève, de gros ras le bol ou de pétage de plombs) je ne l’étais pas et n’ai jamais su "faire semblant" bien longtemps. Je n’ai jamais gardé un boulot plus de 6 mois (licenciement économique, "plan social" ou non-renouvelement de C.D.D) et ayant laissé tombé les études sans diplôme, j’ai du dire adieu à la bourse et j’ai depuis enchainé les boulots qui passaient. Je n’ai jamais aimé le travail. Même si j’ai ressenti (comme la plupart des gens j’imagine) très tôt la nécessité de bosser (au départ pour arrondir les fins de mois pendant les études, combler les découverts, ou mettre de l’argent de coté) à certains moments et ai tenté de trouver des tafs qui me "plaisaient" ou plus supportables, je n’ai jamais rien trouvé qui ne soit pas épuisant au final et mieux payé que le S.M.I.C. Les planques existent, j’y ai évidemment pensé, et je finirai sans doutes par le faire, mais je sais que je me lasserai vite. En fait, qu’il s’agisse de travail "salarié" ou de travail à l’école, je n’ai jamais aimé le travail. Ce n’est ni l’effort, ni le fait de faire des choses avec d’autres gens qui me dérange, bien au contraire, mais ce qui fait la base du travail dans nos sociétés : la contrainte, et le fait d’être instrumentalisé, utilisé. De me sentir étranger à moi même, en un mot : aliéné. La base de l’exploitation capitaliste, ce n’est pas une question de propriété privée libérale ou d’Etat, ni seulement une question de rapport salarié (employeur/employé-e), mais aussi et surtout un rapport coercitif, de contrainte. On ne travaille ni parce qu’on le désire, ni parce qu’on aime ce qu’on fait, ni parce qu’on en a envie, ni parce que ça nous est vraiment utile (ce qu’on produit, ce qu’on fabrique, qu’on fait, dit ou vend, etc...) mais parce qu’il le faut. Parce que "c’est comme ça".

Voilà la seule raison d’être du travail en tant qu’aliénation et contrainte : c’est comme ça. La raison d’être du travail dans nos société : c’est la prison. Si on pousse le raisonnement un tout petit peu plus loin, on comprend vite à quoi servent les flics et les tribunaux. Si ils n’étaient pas là : qui obligeraient les gens à travailler et fermer leur gueule au juste ? Certainement pas la C.G.T et son S.O. Pendant cette même manif, je dis à un copain à coté de moi que je trouve ridicule et insultant de rabacher à des chomeurs qu’il leur faut un "travail décent" et que c’est "ça le sens de leur lutte" et même de leur vie donc, et en fait. A près tout, quelle différence de fond ça fait avec le discours de Pôle Emploi ? "Ta lutte, gamin, c’est de trouver un boulot, et de le garder, le reste, c’est de la littérature". En somme : aucune différence, sinon sur les détails. Le copain me répond que "c’est ça que veulent la plupart des chomeurs". Genre, un boulot. Je ne lui en veux pas personnellement de me dire ça. Il ne fait que reproduire le discours dominant sur le sujet. En quoi le fait que la plupart des chomeurs "demandent" du travail constitue une preuve à quoi que ce soit ? Moi aussi je suis inscrit comme demandeur d’emploi, moi aussi je serai encore amené à écrire des C.Vs et faire des entretiens d’embauche. Est-ce que ça m’empêche de détester le travail ? Est-ce que c’est ça que je veux vraiment ? Bien sur que non. Mais la question se pose quand même : il est qui pour dire ça ? Moi je suis chômeur. Et je n’ai pas envie de travailler. Même si j’y serai encore contraint, ou que je m’y résoudrais et espère que ça ne sera pas trop dur et bien payé : ce n’est pas ça que je désire vraiment dans ma vie. Je ne rêve pas "d’un salaire décent" avant de m’endormir. Je veux être libre et ne produire que ce dont j’ai besoin. D’ici là, je veux avoir de quoi bouffer et vivre "dignement" comme on dit, et bien sur m’amuser et jouir de la vie. Pas bosser. Non. Certainement pas. Et si je le fais quand même, ce sera parce que j’y suis contraint. Parce que j’ai trop désespérément besoin de cet argent qui est nécessaire à ma survie. Même si je fais un boulot qui me plait. Pour autant : est-ce que j’ai envie d’en faire ma seule revendication politique ? Même à court terme ? C’est hors de question.

Ce discours sur "les chômeurs qui ne demandent qu’à travailler" est un discours esclavagiste, qui ne conçoit pas les chômeurs ou chômeuses comme des êtres humains avec des désires propres, des problèmes, des intérêts de classe et même des contradictions et des antagonismes, mais comme des robots prêts à l’emploi. Des humains-machines. C’est cet individu qui n’est plus autre chose qu’un travailleur, qui dans une société qui repose sur le travail, n’a plus de sens à sa vie sans son emploi, cet humain désespérément moderne que décrit Hannah Arendt dans "La condition de l’homme moderne". Ce discours relayé jusque dans les syndicats et les organisations de gauche n’est que le pendant du discours libéral : c’est toujours le discours du pouvoir. D’un coté la droite dit "le chomage est un problème individuel, une question de choix et de volonté", et de l’autre la gauche dit "c’est un problème strictement collectif, avec des raisons économiques déterminées. Les gens ne demandent qu’à travailler". Pourtant, les deux contiennent une part de vérité, mais les deux sont absolument faux énoncés tels quels. Dans les deux cas, le travail comme valeur sociale fondamentale n’est pas remis en cause, et reste présenté comme le sens même de la vie ou plutôt de l’existence. Mais dans quel but ?

En même temps, si "les gens ne demandent qu’à travailler" pourquoi il y a tant de fraude aux allocs ? Pourquoi les gens ratent leurs RDV du pôle emploi délibérément ? Pourquoi les gens font grève ? Pourquoi il y a temps d’absentéisme au travail ? Etc, etc.

"Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. [Pourquoi ?] Parce que le travail dans lequel l’individu s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification" Et ce n’est pas moi qui le dit. C’est le jeune Marx dans ses manuscrits de 1844.

De tout temps des résistances au travail et contre le travail ont existé. Et le travail a toujours été fuit comme la peste. Parce que le travail n’est pas la base de la vie. Ce n’est pas vrai. C’est encore plus faux dans la société dans laquelle nous vivons et selon ce qu’on met derrière ce mot. Il ne peut pas être utilisé aujourd’hui comme ne représentant que "l’ensemble de l’activité productive humaine". Parce qu’utiliser le terme "travail" de manière strictement positive c’est assimiler le fait de créer, de réaliser et de produire entre producteurs librement associés à n’importe quelle forme d’esclavage salarié, de tortures, d’abrutissements, de mutilations et d’aliénations. C’est mélanger les deux dans un terme flou qui masque l’oppression dans un signifié implicite qui voudrait seulement dire "faire un truc". C’est faire comme si depuis plus de 200 ans, ce terme n’était pas utilisé pour décrire l’humiliation et la contrainte quotidienne que représente l’obligation de se vendre pour gagner le droit de survivre. D’autant plus que 131 ans après l’écriture du "Droit à la paresse", où Paul Lafargue (en 1880) expliquait déjà que 3h par jour de travail seraient amplement suffisant à satisfaire les besoins vitaux de la société pour chaque individu (si on supprimait la plus-value et donc la propriété privée et le capitalisme), il est d’autant plus vrai aujourd’hui que le niveau atteint par la technique rend quasiment le travail humain virtuellement obsolète. Ce n’est pas un hasard si la classe dominante partout dans le monde vente les louanges du travail en tant que "valeur sociale". La nécessité historique du travail forcé en tant qu’activité humaine touche à sa fin. Ou plutôt n’en finit plus de toucher à sa fin. Même la gauche et l’extrême gauche ont abandonné depuis longtemps leur identité "progressiste" dans cette stratégie qui voulait qu’à travers la réduction du temps de travail on en arrive à supprimer l’exploitation salariée. Elle en est même, au contraire, aujourd’hui à vanter la "création d’emploi". Et on justifie la nécessité du travail en inventant des emplois au nom de l’écologie, de la construction d’autoroute, dans une usine de pneu ou pour faire du street marketing au moment même où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité se profile la possibilité d’abolir le travail en tant que corvée et activité séparée de la vie.

Vous ne savez pas quoi faire de votre vie ? Ne vous inquiétez pas, le gouvernement va vous créer un emploi ! Des milliers d’années de philosophie retournées comme un gant de bain sale. La question n’est plus "qui suis-je ? Où vais-je ?" mais "à quoi vais-je servir ?" ou plutôt "qui vais-je servir ?". L’utilitarisme capitaliste touche ici à ce qu’il a de plus absurde.

La condition de chômeur est ce bug dans la "matrice" de l’idéologie dominante : il veut forcement travailler, ou alors c’est un feignant et un parasite. Dans tout les cas, c’est un être triste et servile. Sans désir et forcément malheureux (au moins jusqu’à l’entretiens d’embauche concluant).

Et peut être qu’elle commence là, la lutte "contre le chômage" des chômeurs et précaires : par rejeter cette classification biaisée, rejeter la culpabilisation qui va avec, oser s’imaginer heureux sans travail (même temporairement), et s’organiser en conséquence.

Non pas juste "pour demander du travail et un salaire décents" ou un "salaire social garanti" (par qui ? par l'Etat ? dirigé par qui ?), mais, avec les salarié-e-s, avec tout-e-s les autres exploité-e-s, pour lutter contre l’aliénation du travail et le système du salariat. Lutter contre la propriété privée en l’attaquant en son coeur : en refusant de payer partout où c’est possible. En organisant l’entraide localement, sabotant ainsi l’intégration forcée au travail et à tout le système d’exploitation capitaliste. Faire en sorte que "ne pas avoir de travail" ou "perdre son boulot" ne soit plus une fatalité qui conduit immédiatement à courir après le suivant ou à se culpabiliser. Multiplier les bouffes de quartier, les cantines collectives et les espaces communautaires et activités gratuites, les lieux d’échanges gratuits, les permanences d’informations pratiques, collectiviser les allocations et autres prestations sociales, organiser des auto-réductions, s’organiser pour empêcher les expulsions locatives, ouvrir des lieux d’habitations, des squats, des centres sociaux autogérés, créer des co-opératives agricoles ou autres pour permettre à ceux et celles qui le désirent de produire pour survivre (mais sans hiérarchie, sans patrons), même si ce ne sont que des solutions temporaires, tout en continuant de lutter pour précipiter la chute de ce monde.

Tout ce qui peut renforcer l’autonomie individuelle et collective, sans aller dans le sens d’un projet "alternativiste", mais dans une perspective clairement révolutionnaire ou insurrectionnelle, ne peut que nous rendre plus forts et plus fortes et accélérer l’histoire. Moins nous sommes affairé-e-s à survivre dans nos petites bulles individuelles ou notre petit milieux, et plus nous avons de temps pour faire autre chose. Pour vivre, pour lutter, etc. Toutes ces propositions sembleront cruellement routinières à certaines personnes qui crieront au déjà-vu, et pourtant si peu appliquées. Elles ne suffisent évidement pas, mais sont des pistes lancées. Une chose est sure : à moi, ça me parle plus qu’une manif balisée par les syndicats-poubelles et pacifiée par les flics pour demander un boulot de merde payé des miettes.

Contre le chômage, et contre le travail, ses profiteurs et ses idéologues :

Détruire le salariat, depuis l’intérieur... ou l’extérieur.

Un ennemi débonnaire du travail et de l’Etat.

dimanche 22 août 2010

Travailler : jusqu'à quand ?


Sur la réforme des retraites, et l'idéologie du travail...

Le débat qui occupe toutes les têtes en ce moment semble être la réforme des retraites.

Comme si d'ailleurs, c'était nouveau. Comme si on découvrait quelque chose. On ne peut pas mettre les pieds au travail, dans une faculté, à Pôle emploi, dans soirée, un métro, un diner de famille, un repas du soir, une salle d'attente, allumer la télé, sur internet, un blog ou un forum, n'importe où, sans en entendre parler à un moment ou un autre. Restez dans n'importe quel lieu public, et vous finirez pas en entendre parler. Même les plus muets sur le sujet y pensent si fort qu'on peut presque les entendre :

"A oui tiens, c'est vrai ça, et ma retraite ?".


Souviens toi de la grève, camarade usager...

Quand en 2008 les cheminots bloquaient les trains pour tirer à leur manière la "sonnette d'alarme", toutes les petites âmes égocentriques, les poujadistes improvisés, toujours au garde à vous dès potron-minet, les réacs d'opérette, et même les casseurs de grève à la petite semaine se sont réveillées. Ici encore, les médias dominants ont fait oeuvre de propagande. On se souvient de ces "usagers" qui exultaient, poussés au vif tout les soirs par le tribun Jean-pierre Pernaut à 20h00 au JT.
Et comme ça toute la journée, et pendant plusieurs jours d'affilée. Et des jeunes et moins jeunes cheminots, l'accueil et autres salarié-e-s des gares, insulté-e-s sur leur lieu de travail, alors que certain-e-s évidemment, ne pouvaient même pas faire grève (problème financiers, contrat précaire, apprentissage, etc).

Souvenez vous de ces lancinants "La France en a Marre, les-gens-en-ont RAS-LE-BOL".

En psychanalyse, c'est ce qu'on appelle de l'introjection : même lorsque ce n'est pas le cas à la base, vous finissez par devenir "anti-gréviste" à force d'entendre que vous en "avez marre", que "c'est inadmissible".

Et puis tout les jours, la même rengaine pendant plusieurs semaines : "Ah je vais être en retard à mon boulot, MOI qui ai choisi de bosser aujourd'hui, MOI qui ne suis pas un paresseux, MOI qui travaille plus pour gagner plus (la fable sarkozienne fait encore des émules). Tout ça à cause de ces privilégiés de la SNCF-RATP, en plus".

Privilégié-e-s ? Les cheminots appelé-e-s en pleine nuit pour aller assurer les voies pour que les citoyens sarko-stakhanovistes puissent aller joyeusement se fracasser la vie sur le marché du travail, le titre de transport validé entre les dents, et la fleur au fusil tout les matins.

Privilégié-e-s ? Les esclaves du rail qui crèvent écrasé-e-s entre deux wagons à l'aube, parce que les règles de sécurité n'ont pas été observées, parce que pas assez de moyens pour ne pas risquer sa vie tout les jours ?

"Privilégié-e-s" ceux et celles qui n'ont pas de vie sociale car toujours en déplacement, et qui ont signés pour en suer jusqu'à devenir trop vieux et trop vieilles pour être exploités ?

C'est étrange pourtant, aucun enfant à qui l'on demande "qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?" ne répond "Cheminot". A part peut être ... leurs enfants ? Pas si sur.

Evidemment, leur sort n'a inquiété personne tant que les cheminots restaient les seul-e-s concerné-e-s par la fameuse "réforme des régimes spéciaux". Finalement, pas si spéciaux que ça.

"Souviens toi, souviens toi de la grève des cheminots, camarade usager".

Notre tour est venu. A tous et à toutes. La nouvelle réforme concerne désormais tout le monde. "Vous ne vivrez pas votre retraite". Voilà, en substance, le message que doit assimiler une large partie la société. Pour la majorité, c'est au moins "Vous ne la vivrez pas longtemps"...


Travailler sans vivre...


Pendant les premières manifestations contre le projet de loi des retraites, on a parfois entendu le dérisoire et folklorique slogan "la retraite à 20 ans, pour baiser il faut du temps !".

On a aussi pu entendre des choses telles que "Qu'est-ce que j'en ai à foutre moi de la retraite ? De toute façon je ne la toucherai jamais". Ou alors "Je serai sans doutes déjà grabataire. Et encore, si je crève pas à un mois de mon pot de départ". D'autres ont peut être été tenté-e-s de se dire "encore un débat foireux où la gauche caviar va tenter de se faire une jeunesse -relevez le paradoxe-, sur fond de raquette électoral." Et la première réaction qu'on peut avoir en entendant parler "l'opposition", c'est souvent d'éprouver un profond rejet. On se demande ce que ces gens peuvent bien savoir de la pénibilité du travail dans leurs tours d'ivoire ? Que savent ils des mutilé-e-s, et des mort-e-s du travail ?" Des TMS (troubles musculo-squeletiques) : premières maladies professionnelles, 40 000 nouveaux cas chaque année en France.

En fait, la faiblesse des oppositions parlementaire est si flagrante, et ses sorties si médiocres qu'elles semblent participer au sentiment de résignation de la population. La raison en est bien simple : elles n'ont pas beaucoup d'alternatives à offrir, sur ces questions comme sur les autres. Elles semblent au final s'ajouter au reste. Dans tout les cas, une majorité semble s'accorder à penser qu'elle n'aura pas de retraite, ou une bien maigre.

Et c'est là tout le problème, du point de vue idéologique. Car c'est d'abord une bataille idéologique que mène aujourd'hui le gouvernement, et depuis le début. Une large partie de la population semble avoir parfaitement intégrée l'idée résignée qu'elle n'aura pas de retraite. "Que c'est dans l'air du temps. Que c'est ainsi". Preuve que la "pédagogie gouvernementale" fonctionne.

Pour laquelle a d'ailleurs été investi beaucoup d'argent : "communication gouvernementale" à travers des "publicités" dans tout les grands journaux (à l'exception de quelques uns qui l'ont refusé), "opérations de com" sous des noms tels que "tout comprendre sur la réforme des retraites 2010" et tout un lot d'illustrations à message (dont l'essentiel se résume à de la vulgarisation et des questions de rhétorique). Enfin, un site internet "retraites2010.fr" pour gérer tout ça. Au total, pas moins de 7 Millions d'euros investis dans cette campagne de propagande.

Décidément, de l'argent, il y en a...

En autre chose, l'un des grands mensonges de le propagande libérale consiste à nous faire croire que les retraites sont "le produit du travail de chacun" afin de toujours pousser les gens à travailler plus. Or, il n'y aucun rapport entre le fruit du travail et le niveau des retraites. Ce serait vrai si nous mettions chaque mois de coté une somme d'argent que la banque garderait dans un "tiroir". En bref, le système de l'épargne. Or, ce n'est pas le cas. Le principe de la retraite par répartition, telle qu'elle a existé en france et dans d'autres pays jusqu'à aujourd'hui, consiste précisément à ce que les retraites soient financées par les taxes sur le capital et les cotisations sociales des salarié-e-s. Parce qu'un tel système est plus égalitaire. Il tend à recouvrir l'intérêt général.

Celà signifie donc que les "prestations" des actuels retraités sont financées par les salaires actuels. C'est aussi pour celà que la lutte pour l'augmentation des salaires est si "mal vécue" par le patronat et plus généralement la bourgeoisie, qui ne veulent pas payer ni pour les salarié-e-s, ni pour la majorité des retraité-e-s : qui sont pour eux une même classe antagoniste dont il faut extraire toujours plus de profits. Ce qui signifie aussi que là où il y a de l'argent pour les retraites, il y en a pour les salarié-e-s, les chômeurs et les chômeuses : en bref, pour tout le monde.

Ce qui signifie aussi en définitive que même si le système par répartition tel qu'il existe tend à être plus égalitaire que tout autre système de retraite en l'état actuel, il ne remet pas non plus en cause le système capitaliste qui fera que toujours la classe dominante tentera de se servir de ses forces, et notamment de l'Etat pour faire pencher la balance de son coté. Et c'est d'ailleurs le gouvernement socialiste Jospin, qui, il y a plus de 10 ans, lançait déjà une première offensive contre la retraite par répartition avec ses propositions de "fonds épargne-retraite" pour palier une répartition déjà amputée. "Mi-figue, Mi-raisin". Mais au prétexte de "trouver un compromis", ces mesures du précédent gouvernement socialiste ont en réalité ouvert la voix à l'actuelle réforme.

En temps de crise économique, on sait ce que ces fonds de pension et leurs "investissement à court terme" deviennent lorsque la bourse s'effondre. Comme les subprimes ( voir crise des subprimes) aux Etats-Unis : en laissant des milliers de personnes sur le carreau, ruinées et pour beaucoup contraintes de dilapider leurs seuls biens pour survivre (maison, voiture, meubles, etc).

Celà pose également question quant aux arguments avancés par les économistes, qui prétendent souvent que la retraite par capitalisation (Epargne individuelle, "tiroir à la banque") serait préférable car il n'y aura peut être "pas assez d'argent" pour financer les retraites à l'avenir.

Or, rien n'est moins faux. Selon cette hypothèse, la retraite par répartition n'est valable que si il y a "assez d'argent pour financer les retraites". Mais en cas de crise économique majeure, et si il n'y a donc "plus assez d'argent" : Que se passera t'il lorsque chacun viendra récupérer son "tiroir" dans les banques ? Elles seront contraintes de revendre les actions (puisque les "tiroirs", épargne-retraites, de chacun sont pour elles autant d'investissements, souvent prétendus "sans risques" -comme les subprimes-). Mais en cas de crise, plus d'acheteurs. Donc plus de retraites.

Conclusion : Si il y a"assez d'argent", il faut garder le système par répartition.
Et si il n'y a pas assez d'argent, il vaut mieux choisir ... le système par répartition.

Dans tout les cas, le système économique imposera toujours de nier l'évidence.
C'est pourquoi outre cette question des retraites, qui est liée, on le voit, à celle du salariat, c'est le capitalisme et l'Etat qu'il faut abattre.

... Et mourir avant de vieillir.

On entend souvent les partisans du "travail jusqu'à ce que mort s'en suive" nous raconter que les retraité-e-s sont de plus en plus nombreux/ses. En autre énormité, on doit en déduire qu'il faut "travailler plus longtemps". Mais si le passage de la population paysanne de 15 millions de personnes en 1945 en france à 1,5 million aujourd'hui pour une population totale ayant doublée (30 Millions en 45, plus de 60 Millions aujourd'hui) n'a pas aboutit à une famine totale en 2010 : c'est parce que les gains de productivité le permettent. Parce que le travail, et notamment en france, est plus productif qu'auparavant. Là aussi, l'argument économiste du gouvernement est donc bancal.

On entend aussi dire que l'espérance de vie s'allonge depuis 1945. Mais si elle s'est allongée, c'est notamment parce que les conditions de travail ont été changées, et que l'accès aux soins s'est un peu "démocratisé". Mais on oublie aussi de préciser que ces "aquis" ont surtout été obtenus au fil des luttes sociales : et qu'ils sont aujourd'hui remis en cause. Et notamment l'accès aux soins, avec les fermetures de certains centres hospitaliers, et de plusieurs centres IVG (Interruption Volontaire de Grossèsse), seuls véritables garants d'un droit à l'avortement libre et gratuit.

En effet, l'espérance de vie s'est sensiblement allongée.
Vous aviez cru pouvoir en profiter ? Grossière erreur, là aussi, la réforme vient vous "sauvez". Elle vient vous arracher aux bras de mère paresse. Oui mais : Pas pour trop longtemps non plus. Pourquoi ? "Parce que tu es poussière, tu retournera poussière".

Car en effet, et malgré "l'amélioration des conditions de travail" : tout les jours, le travail tue. Directement ou indirectement, le travail va tuer ou mutiler une bonne partie des lecteurs et lectrices de ces lignes. En 2003, rien qu'en France il y a eu 759 980 accidents du travail dont 48 874 avec incapacité permanente et 661 décès (chiffres de la CNAM). Ces statistiques ne prennent évidemment pas en compte les cancers, les accidents cardiaques et les ruptures d'anévrisme sur le lieu de travail, liés au stress du travail souvent précaire ou à la mauvaise "hygiène de vie" qui y correspond, mais aussi les empoisonnements à l'amiante (100 000 décès estimés d'ici 2025, à partir de 1996, selon l'Inserm), les empoisonnements au plomb et autres intoxications mortelles, mais aussi avant elles, autre maladie du travail : la silicose (100.000 à 150.000 morts en France depuis 1945 selon des estimations patronales qui, pour des raisons de définition juridique, ne peuvent être que très inférieures à la réalité www.silicose.fr). Sans compter non plus les accidenté-e-s de la route : 4262 morts en 2009, et 4000 autres mutilés à vie ("blessés avec séquelles graves"). Car combien se rendaient au travail ? Combien en revenaient ? Qui a vraiment besoin d'une voiture sinon pour chercher, trouver ou entretenir un travail ? Mais aussi les maladies psychiatriques liées au stress, à la dépression, l'isolement, l'anomie liées au travail. Plus généralement, le travail abime le corps, dégrade, fatigue, abrutit et réduit l'espérance de vie de ceux et celles qui y survivent.

Et comme d'autres l'ont déjà trop dit : on est pas "le pays champion des consommateurs d'antidépresseurs" et en même temps de "l'une des mains d'oeuvre les plus productives et qualifiées au monde" par hasard. Et donc évidemment, toutes ces statistiques ignorent enfin les suicidé-e-s pour des raisons liées directement au travail : estimés à 300 à 400 morts chaque année. Soit un par jour minimum. Et les "missions d'écoute", cellules psychologiques et autres "dispositifs préventifs" n'y pourront pas grand chose.

Tant que le travail restera ce qu'il est : du "travail mort", selon la vieille expression. Parce que tant qu'il y aura des patrons, il y aura des salarié-e-s payé-e-s toujours à un prix à peu près équivalent au coût de production, et la pénibilité du travail augmente toujours à mesure que le salaire baisse. Tout ça pour quoi ? Pour que la plus-value que les capitalistes extirpent du travail continue d'augmenter comme elle n'a cessé d'augmenter depuis 30 ans. Comme ça n'a en réalité jamais cessé depuis la naissance du capitalisme industriel. Les fameux "gains de productivité". Et c'est encore avec cette plus-value, fruit aussi du labeur de tout-e-s ces mort-e-s et ces mutilé-e-s, que la réforme des retraites va être financée.

Et d'abord parce que 1/4 des décès en france surviennent avant 65 ans (source : Insee). Les exemples dans l'entourage de la plupart des gens foisonnent. 1/4, ça fait quand même beaucoup. Alors autant dire tout de suite que même si la retraite était avancée à 55 ans pour tout le monde, nous serions loin du compte... A moins peut être d'indemniser les morts ?

Travailler ? Pourquoi faire ?
Autant dire que la question s'adressera de toute manière à des gens qui n'ont plus le choix des armes. Même lorsque l'envie nous ronge : refuser le travail équivaut très vite à un suicide social pour l'immense majorité. Ce pour quoi nous devrions nous battre, c'est d'abord ce qu'on nous vole partout : du temps.

Pas en complément du "temps travaillé", mais contre lui. Contre ce temps partout imposé du travail comme monnaie d'échange de la survie. Et pour celà, d'une manière ou d'une autre, il faut s'organiser. Il faut lutter.

Le syndicalisme, qui se fixait comme but à l'origine d'abolir le salariat (et la réduction drastique du temps de travail) en est aujourd'hui quasiment réduit (à quelque notables exceptions) à un syndicalisme de co-gestion, de propositions, de compromis et donc de défaite pour la classe ouvrière dans l'histoire.

Car la lutte sociale n'est pas une fin en soi, mais un moyen vers l'émancipation. Ou alors elle est vaine.

Lorsqu'on sait que l'organisation actuelle du travail repose sur le principe du parasitage, dont l'existence même des patrons, propriétaires, banquiers, actionnaires, héritiers et rentiers dépend :

Y a t'il une seule bonne raison, sans hypocrisie aucune, pour préférer le travail à n'importe quelle autre prestation sociale ou source de revenue ? Travailler, même 6 mois par an, n'est pas un choix, même lorsqu'on vit dans un squat ou une ferme autogérée : c'est une obligation de survie à court ou moyen terme pour l'immense majorité.

Alors pourquoi travailler plus que nécessaire ? Si on veut nous faire payer "nos retraites" en plus de payer celles des riches, la première réponse collective doit être l'arrêt de travail. La grève.
La grève générale même : c'est la seule riposte conséquente qui a été trouvée contre cette réforme en Europe, celle de la Grèce. Parce qu'elle est le seul moyen pour s'opposer massivement et directement au gouvernement. Et parce qu'elle permet de faire le lien avec tout le reste. Et notamment le travail et son idéologie.

"Travail, consomme, vote et crève".

Car il faut s'en convaincre : ce qui a rendu possible l'ascension de la clique Sarkozienne au pouvoir est une longue entreprise de sape idéologique jusque dans l'esprit même des "contestataires potentiels", et ne visant pas à autre chose que le "rétablissement de la valeur travail", et l'affirmation éhontée du mensonge selon lequel "le travail libère l'individu". Si ce gouvernement n'avait pas été élu, un autre se serait chargé du sale boulot à sa place. Si il a réussi à obtenir le soutien de la grande et moyenne bourgeoisie : c'est parce qu'il est le plus qualifié pour défendre ses intérêts. Le travail comme "valeur d'émancipation" et comme "éthique" des rapports humains : deux axiomes parmi d'autres de la propagande néo-libérale depuis le début des années 1980, que la plupart ont continuer d'ignorer jusqu'à ce qu'elle redevienne l'idéologie dominante. Le travail ne libère pas l'individu. Et il ne peut être libre qu'à la condition qu'il soit le fait de la libre association, sur des bases égalitaires, et que tout les fruits du labeur reviennent à l'individu directement ou lui profitent comme bien commun le cas échéant. Car il ne peut y avoir de réelle "réparation" ou de "justice sociale" dans un système où on est obligé de trimer pour survivre jusqu'à espérer toucher une retraite misérable, si on vit assez longtemps, et toujours inférieure au salaire correspondant.

Et le résultat de cette propagande, c'est donc le retour triomphal de l'éthique du travail, et la consécration qu'a finit par en faire la gauche d'aujourd'hui, en allant jusqu'à flatter cet "esprit de discipline de l'ouvrier", ou plus précisément sa soumission à l'ordre hiérarchique de l'actuelle division sociale du travail, produit de l'industrie. Tout ça pour nous ressortir encore les vieilles recettes keynesiennes recyclées sur l'Etat providence, la taxation du capital, comme si ça allait suffire. Lorsque celà n'avait pas suffit après le krach de 1929 à New York. Afin de limiter la casse : La retraite par répartition et la taxation du capital sont nécessaires dans l'immédiat, mais ne suffiront pas. Parce que tant que nous resterons administré-e-s, nous n'aurons jamais le mot de la fin sur les décisions. Tant qu'il ne sera pas question de tout mettre en commun et d'autogestion généralisée: il n'y aura pas de véritable répartition. Et la gauche politique et syndicale s'entête à ce sujet jusqu'à en oublier la vieille opposition travail-capital pour la réduire à un simple troque entre "entrepreneurs et partenaires sociaux" (entendez "capitalistes et socio-libéraux") : c'est à dire en oubliant que le capital, c'est du travail. Du travail mort, certes, mais du travail quand même. Car en effet, c'est bien cette propagande là qui achève les mémoires, à propos de cette vérité fort simple et pourtant trop souvent occultée :

Dans l'enfer capitaliste et étatique, chaque jour travaillé est un pas de plus vers notre propre mort.

Okapi,

pour le Cri Du Dodo


voir aussi :

- La série documentaire "la mise à mort du travail" :
http://programmes.france3.fr/mise-a-mort-du-travail/
- Le documentaire "Attention danger travail" de Pierre Carles.
- Le dossier d'analyse "Le Hold-up tranquille" du Site FAKIR, sur la réforme des retraites.
- "Un pas de plus vers la privatisation" article paru dans "Infos et analyses libertaires",
journal de la C.G.A.
- Entretien avec Bernard Friot à propos de son livre "L'enjeu des retraites" publié dans le journal de l'Alternative Libertaire.

mercredi 4 août 2010

Janvier 1998 - Occupation du siège national du PS


[Pré-histoire de la grève des chômeurs...]

Extrait de "Les lundi au soleil : Recueil de textes et de récits du "mouvement des chômeurs" - Cahier n°1. Novembre 1997 - Avril 1998"

jeudi 29 juillet 2010

"La Psychopathologie du Travail" par Penelope Rosemont

« Travailler, maintenant ? Jamais, jamais. Je suis en grève »
Arthur Rimbaud


La dépersonnalisation et l’aliénation de nos plus profonds désirs nous sont inculqués dès l’enfance par l’école, la religion, le cinéma, la télévision, et atteignent bientôt un point où le désir individuel n’est plus seulement un système de contradictions, mais une marchandise comme toute les autres. La « vraie vie » semble toujours être juste un peu au-delà de ce qu’un salaire hebdomadaire et une carte de crédit peuvent offrir, de manière à ce qu’elle soit reportée indéfiniment. Et chaque report de la vie contribue à la reproduction d’un système social que pratiquement tout le monde, à moins d’être multi-millionnaire ou masochiste, a fini par répugner. Voici comment le problème se présente à nous : comment briser le modèle du travail – de cette esclavage hebdomadaire, cette coutume des coutumes, cette dépendance des dépendances ; comment nous détacher nous même de cette étreinte d’illusions auto-destructrices sur « vente.com », l’état-entreprise de consommation perpétuelle.

Particulièrement enraciné est ce modèle du travailler pour quelqu’un d’autre : fabriquer les « biens » de quelqu’un d’autre, produire l’opulence dont quelqu’un d’autre jouit, penser à travers les pensées de quelqu’un d’autre (en croyant parfois qu’il s’agit de nos propres préoccupations), et même rêvant parfois les rêves de quelqu’un d’autre – en bref, vivre la vie de quelqu’un d’autre comme si c’était là notre propre vie, et notre propre rêve de la vie. Une vie depuis longtemps passée à la trappe.

La suppression systématique des réels désirs individuels – et c’est en grande partie en cela que consiste le travail – est exacerbée par la manipulation incessante des désirs artificiels du capitalisme, « satisfaits ou remboursés ». Tout cela donne à la vie quotidienne le caractère d’une névrose de masse, avec de fréquents épisodes psychotiques en constante augmentation. Afin d’alléger l’ennui absolu de la vie quotidienne, la société offre un étalage sans fin de distractions et de stupéfactions, la plupart étant « disponible dans un point de vente près de chez vous ». Le problème étant que ces distractions et stupéfactions, légales ou illégales, deviennent bientôt une partie de l’ennui, puisqu’elles ne satisfont aucun besoin, aucun désir authentique.



Lorsque le journal de 20H rapporte d’horribles crimes commis par des enfants ou des adolescents s’essayant au satanisme [comme les récentes affaires de profanation en france, ndlr], ou qui se prennent pour des super-héros, des terroristes ou des « bad boys ou bad girls », nous pouvons être presque surs que ces gens ont vécu une vie d’intolérable grisaille, étaient si isolé-e-s de leurs propres désirs et des avantages de la société, qu’ils et elles ne savaient probablement même pas où et comment chercher quelque chose de différent, ou comment se rebeller d’une manière qui puisse réellement changer la donne. En réalité, ces enfants ont en général piqués quelques notions de pacotille dans la bible, à l’école, à travers les films hollywoodiens et à la télévision qui promettent toujours quelques minutes « d’intensité » insensée suivie d’un lot de publicités – toutes aussi insensées les unes que les autres. Et chaque fois que ces choses arrivent, nous entendons les traditionnelles jérémiades puritaines concernant les films qui devraient être plus contrôlés, et la violence qui devrait être « bannie » de la télé. Toutefois, personne n’en vient à critiquer la bible ou les églises, ou autres influences religieuses, en dépit du fait que la Chrétienté – de loin la plus sanglante des « grandes religions du monde »- est de loin celle qui devrait être blâmée. De la même manière, on entend rarement des critiques concernant l’armée – un gang de tueurs professionnels – [et notamment ici, les publicités pour l'armée. « Deviens toi même » dans le métro et même dans les jeux vidéos, ndlr] dont l’influence sur les enfants ne peut être autre que funeste.

Et moins souvent encore, on rencontre des critiques d’une autre institution intrinsèquement violente : la famille nucléaire. En fait, à cette âge tardif de l’histoire de l’humanité, cette relique du patriarcat est toujours brandie comme une sorte d’idéal. Le rétablissement de la famille étendue telle que nous la connaissons aujourd’hui est une invention du XIXe siècle, construite par des bourgeois blancs européens afin de rencontrer les intérêts (« besoins ») de l’industrialisation étendue. Cela reflète le modèle capitaliste de la hiérarchie. Ce modèle prolonge la sanction de la suprématie masculine comme tradition consacrée de droit divin, rien de moins. Dans la famille nucléaire, il travaille pour le salaire, et elle travaille à la maison, aux tâches ménagères (et de plus en plus pour un salaire aussi). Tout comme pour les enfants, qui appartiennent à la propriété privée de la famille. Et il en demeure ainsi jusqu’à ce qu’à ce que soit atteinte la maturité biologique.
Car les enfants aussi apprennent à travailler, ou du moins à mourir d’ennui. Dés le plus jeune âge, on leur apprend à obéir à des ordres. L’école et l’église leur apprennent la « nécessité » de rester à une place déterminée pour une période prolongée, même lorsqu’ils ou elles préféreraient être n’importe où ailleurs. Toutes les classiques réprimandes parentales - « reste assis ! », « Fais ce que je te dis ! », « Ne réponds pas ! », « Arrêtez de vous comporter comme une bande de sauvages ! » - font parti de l’éducation du bien élevé, résigné, esclave salarié...


Le monde d’aujourd’hui est confronté à des problèmes plus menaçant pour la vie, plus dangereux pour la planète, et plus grands que jamais : des guerres un peu partout, la pollution massive, le réchauffement planétaire, l’oppression des femmes, le désastre écologique [éco-cide], le néo-colonialisme, le terrorisme d’Etat, l’industrie carcérale, les génocides, le cancer, le sida, le trafic des morts -trafic d’organes-, la xénophobie, les pesticides, les OGM et le brevetage du vivant – et la liste continue encore et encore. Perpétuellement bombardés de reportages, d’images et de sons d’informations d’une catastrophe ou d’ une autre, la plupart des gens n’ont pas idée de ce qu’ils ou elles pourraient faire, ainsi confinés à la paralysie. Sur le front idéologique, cette passivité générale, elle même problème social majeur, est maintenue par ce qu’André Breton appelait le misérabilisme, la rationalisation cynique de la misère, de la souffrance et de la corruption – l’idéologie dominante du pouvoir de notre temps. En outre, à toute heure, des sommes astronomiques, des millions sont dépensés dans la propagande, la publicité et autres mystifications pour perpétuer l’illusion que la société en crise dans laquelle nous vivons aujourd’hui est la meilleur et la seule possible.
Ce qui est le plus important à saisir est que le travail est le centre de ces problèmes. C’est le travail qui préserve le système misérabiliste tout entier. Sans le travail, cette force irrésistible de commerce de mort qui se proclame elle-même « libre marché » serait réduite en miettes d’un seul coup. Le « libre marché » signifie la liberté pour le Capital, et la « non-liberté » pour ceux et celles qui travaillent. Jusqu’à ce que le problème du travail soit résolu – ce qui signifie jusqu’à l’abolition du salariat- tout les autres problèmes non seulement perdureront, mais continueront à s’aggraver...


Dans un monde qui est trop occupé pour vivre, le travail lui-même est devenu toxique : c’est une manière de « creuser sa propre tombe ». Nonobstant les pénuries renouvelées et la propagation de crises économiques, la société possède aujourd’hui la capacité de réduire le travail à une insignifiante portion de ce qu’il est à l’heure actuelle, tout en satisfaisant tout les besoins humains. Il est clair que si les gens veulent vraiment le « paradis sur Terre », ils pourraient l’avoir – pratiquement dans la journée. Bien sûr, ils devraient pour cela triompher de l’immense industrie internationale de la « fausse conscience », qui travaille très dur pour s’assurer que le minimum de gens qui travaillent découvrent ce qu’ils et elles veulent réellement.

Travailler tue l’esprit, abîme le corps, insulte l’intellect, conserve la plupart des gens dans un état de confusion et de dépression, et distrait ses propres victimes de tout ce qui importe réellement dans la vie. Notre lutte en appelle à des organisations ouvrières d’un nouveau genre. Pour provoquer la destruction du misérabilisme, nous avons besoin d’un réveil pour nos désirs cachés, de fomentateurs et de fomentatrices d’humour ravageur, de stimulateurs et de stimulatrices de nos rêves les plus fous, de provocateurs et de provocatrices du plus profond, du plus ardent et du plus violent des désirs pour une vie d’aventure poétique.

Traduction libre de l'anglais par "Le Cri Du Dodo", - Juillet 2010.
[Extrait de « Une brève fulmination contre le travail », in Surrealist Experiences : 1001 Dawns, 221 Midnights (2000). Publié dans le journal américain Green Anarchy N°15, Hiver 2004.]