Affichage des articles dont le libellé est Anti-électoralisme / Abstention active. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Anti-électoralisme / Abstention active. Afficher tous les articles

mardi 17 juillet 2012

Démocratie Blues



"Le capitalisme moderne est sage. Il se sait plus prospère quand il fonctionne avec des institutions « démocratiques », qu’il envoie le peuple élire ses propres représentants sur les bancs des assemblées législatives et qu’il le fait même voter [...]. Les dirigeants capitalistes ne se soucient ni du fonctionnement, ni du résultats des élections, peu leur importe [...] qui l’emporte. Quelle différence à leurs yeux ? Quel que soit celui que tu éliras, il agira de toute façon en faveur de « l’ordre public », pour maintenir le système en l’état. Le principal souci des autorités en place est que le peuple continue de faire confiance au système existant et de le soutenir."
Alexander Berkman
L'abstention n'est qu'un signe

De la télévision à la radio en passant par quelques journalistes tous azimuts, on s'est plût dans les mois précédents les dernières élections (présidentielles et législatives),  à raconter encore que la "démocratie est malade". Chaque tête de gondole politique et médiatique y est allée de son petit mot pour en expliquer les raisons et tenter de proposer son remède. Sa maladie, c'est son désaveux. Cette abstention qui "s'invite" et grandit. Le sermon du politicien, de concours avec le prof d'E.C.J.S et le présentateur télé pourrait se résumer à quelque chose comme "Votez ! Votez ! Il en sortira toujours quelque chose". Si il y a une chose qui réconcilie tout le spectre politique, des plus gauchistes aux plus fascistes, c'est l'idée qu'il faudrait l'en "guérir" à tout prix.  Mais pourquoi ferait on une chose pareille ?

Tordons aussi le cou à cette "tradition libertaire" périmée qui consiste à présenter l'abstention (le simple fait de ne pas aller voter) comme le geste suprême de la négativité radicale en termes de démocratie et d'élections. Ne pas aller voter est une attitude aussi passive et résignée que d'aller voter, et n'exprime pas forcément une conviction ou même une réelle opinion. Et les "campagnes abstentionnistes" sont devenus un rituel qui, calquées sur l'agenda du pouvoir, ne ressemblent que trop à toutes les autres campagnes politiques. On devrait plutôt regarder la progression de l'abstention (notamment chez les plus pauvres... car la majorité ne vote pas) comme le signe d'un désintérêt général des exploités pour la mascarade démocratique, et une bonne occasion de s'en réjouir. Du reste, beaucoup de gens s'en vont voter sans grande conviction, avec le même désintérêt et le même vague à l'âme que l'abstentionniste qui guette les résultats avec un air désabusé. Le même mécanisme stérile qui envoie les foules voter pour n'importe quoi pourvu qu'elle vote produit le type d'humain de son époque : replié sur lui-même, ses faux intérêts et ses peurs absurdes, sans rêve et sans passion pour son monde, consommateur compulsif à crédit, exploité endetté et obsédé par une fausse identité de "classe moyenne" à laquelle il n'appartient même pas.

C'est de ce système là dont l'abstention est un signe.
Un signe qu'il ne fonctionne pas, ou de plus en plus mal.

Ni plus, ni moins. L'abstention est plus une conséquence qu'un geste premier. Elle n'est d'ailleurs pas le seul geste possible. De nombreuses façons de s'opposer aux élections en tant que système se sont manifestées depuis quelques années de manière récurrente et croissante ici comme ailleurs. Du graffiti à la graisse fondue dans les urnes ou d'autres sabotages en passant par les divers rassemblements anti-électoraux, voir des manifestations spontanées et départ de grèves sauvages et occupations de facultés ayant suivies l'élection de mai 2007, et de l'expression notoire du rejet du résultat des urnes. C'est d'ailleurs ce rejet en actes de la légitimité représentative qui a constitué pour la bourgeoisie et ses médias le plus insupportable scandale, bien plus que la simple abstention que certains défendent même comme un acte politique, sorte de droit de retrait envisagé de manière purement individuelle et isolée.

De là à une critique de la légitimité de tout système de représentation, il n'y a qu'un pas à franchir...    



La grande messe, puis le pelerinage...

Comme tout les cinq ans désormais, c'est reparti pour un tour. En attendant le suivant.
La grande mascarade démocratique s'est mise en branle à quelques jours des élections présidentielles. Des milliers de fidèles ont été pressés de s'amasser dans les offices, et de rentrer dans le confessionnal de l'isoloir pour en ressortir à destination de l'urne, autel sacré du grand rituel électoral. Mais il y a quelque chose de palpable. 2012 n'était ni 2002 ni 2007, et pourtant le même désintérêt y est palpable. La démocratie semble ne plus mobiliser autant qu'autrefois, ou plus de la même manière.

L'ambiance de crise que les socio-démocrates ont tant et aussi bien cultivée que les autres, et les révoltes et explosions collective de rage -contre des conditions de vie toujours plus dégradées- de plus en plus fréquentes en Europe et dans le monde ces dernières années ne sont pas sans perturber le rituel fondamental du pouvoir. Révoltes en Grande Bretagne suite aux meurtres de la police, émeutes géantes et grèves générales suite au vote du plan d'austérité en Grèce, grève générale incendiaire en Espagne, et ainsi de suite depuis déjà quelques années. Et voilà qu'ici chez les plus libéraux, on accuse le sort et on critique les dérives de "la finance", rejoignant ainsi la rhétorique fascisante et populiste traditionnelle, et à gauche, on prétend se réinventer une identité révolutionnaire de bande dessinée avec rassemblements sur la place publique, drapeaux au vent, poings levés et incantations du "peuple". On ne sait plus trop comment intégrer et récupérer la colère montante et le rejet même de la démocratie. Mais la farce ne prend pas ou peu. Comme d'habitude, nulle part la masse n'est appelée à se comporter autrement que comme une foule de suivistes en colère ou joyeuse, indignée ou enthousiaste mais toujours prête à adorer la première idole venue.

Comment penser une perspective anarchiste, ou même révolutionnaire sans se poser la question de savoir ce qu'est précisément ce système et quelles mécaniques il convoque, quels sentiments il mobilise, et quel sens il s'attribue ?

Qu'est-ce que la démocratie ?

A bien des égards, la démocratie est universellement considérée comme une idée politique sacrée. En fait, il n'est pas exagéré de dire que la démocratie est devenue une religion séculaire. Au delà de la seule révolution française, elle a son mythe originel : les grandes réformes de la grèce antique qui instituèrent la communauté politique sur la base de la limitation de la propriété, en clair, la naissance d'une forme antique de "bourgeoisie" (même si le terme est anachronique), une classe urbaine aisée composée d'artisans et d'armateurs, intermédiaire à la noblesse et qui lui disputa son monopole dans la propriété, et qui n'était pas encore la classe dominante d'aujourd'hui mais portait déjà en germes la démocratie comme projet politique de domination de classe. Mais cette classe urbaine aisée de la grèce antique reposait déjà sur le système de la propriété (auquel elle a accédé) et du travail forcé (l'esclavage) auquel elle échappait et duquel elle jouissait du fait de son statut. La démocratie moderne a aujourd'hui sa philosophie, quelques bibles, ses diverses interprétations, ses moments de communion, ses fêtes et ses idoles, ses démons, ses martyrs et même ses croisés. En effet, on part en guerre pour elle ("défendre la démocratie dans le monde"), on s'invente des diables pour la défendre ("le chaos et les terroristes menacent la démocratie !"). On implore aveuglement sa participation ("peu importe pour qui tu votes, l'important, c'est de voter"). Plus généralement, la remettre en question est presque devenu un tabou. Quiconque critique les principes de la démocratie sera vite comparé à un nazi, ou à un islamiste (même lorsque de nombreux régimes fascistes, théologiques ou autoritaires ont été élus et continuent d'être défendus avec une rhétorique démocratique).


Et cette religion a aussi ses mythes. La démocratie, qui tend à devenir le système politique dominant dans le monde, se fissure partout et semble néanmoins toujours prêt à imploser sous ses contradictions. Le terme même indique par l'oxymore l'absurdité mensongère de sa proposition : comment le "peuple" (demos) peut il se "diriger lui-même" en s'administrant son propre pouvoir (kratia) ? La démocratie ne consiste pas à se "gouverner soi-même" de manière individuelle et collective (c'est à dire décider soi-même du sens de sa vie en libre association avec les autres individus) puisqu'une telle proposition exclue de fait le pouvoir et le principe de "souveraineté". Elle consiste à déléguer la gestion des affaires "privées et publiques" (individuelles et collectives) au gouvernement, à ses élus, et donc à l'Etat et à ses lois et ses institutions, et conséquemment à justifier la nécessité de gérer un peu tout et rien. Gérer la délégation de pouvoir, de manière institutionnelle ou diffuse, dans la production, au travail, ou dans la vie quotidienne en général.

Cette délégation prend des formes multiples : la gestion des plus petites affaires publiques, la gestion de tout les conflits (par la police et la justice), le moindre "problème social" pris en charge par une administration (même si elle n'y résoudra rien), etc. Son objectif n'est d'ailleurs pas de "régler" les problèmes, mais simplement de les gérer, de les administrer, de les déplacer et conséquemment de créer une dépendance vis à vis des institutions démocratiques : en bref, légitimer le contrôle et légitimer l'institution. Les projets de loi et les réformes fonctionnent aussi souvent sur le mode de la "crise" à gérer. On invente, ou on saisit un prétexte tel qu'un fait divers ou une situation nationale ou internationale temporaire ou pérenne pour la transformer en "crise" qui doit être gérée. La "crise" du logement, la "crise" de l'immigration, la "crise" du système des retraites, la "crise" financière, etc...

La démocratie elle-même, en france plus qu'ailleurs sans doutes, est le produit d'une contradiction historique dans le cours de la guerre des classes. La bourgeoisie, pour s'instaurer en classe dominante, et se sachant minoritaire, a instauré par la force (la Terreur) son Etat et a développé dans le cours de sa lutte pour défendre et justifier son existence un système qui la légitime. Quel meilleur système de domination en effet pour une minorité que celui qui propose que les élites dirigeantes de la nation soit "librement choisies", c'est à dire en invoquant l'assentiment et la participation du plus grand nombre. L'esclavage transformé en salariat ("librement consenti") et la noblesse antique transformée en un système de domination de classe dont on vente le mythe si moderne de la "mobilité" ("Si tu es un pauvre, tu peux devenir riche ! A condition de travailler plus!"). La encore plutôt que de prendre directement ce qu'il veut, le citoyen démocratique vend sa force et délègue son pouvoir dans l'espoir de gravir les échelons. La démocratie est par essence délégation de pouvoir (économique, social et politique) et le pouvoir est par essence contrôle. Voilà le postulat démocratique mis à nu : qui contrôle l'assentiment général détient déjà le pouvoir.
Dès lors, l'élaboration d'un tel système consiste à rendre plus acceptable, et plus "civilisé" ce principe finalement très basique en y insérant de l'institution, du constitutionnel, et la prétendue "séparation" des pouvoirs, etc.

L'adhésion et le mythe du consensus.

Mais le principe de base ne varie pas pour autant, et sera défendu par la force à toute occasion. En réalité, il est même le principe politique qui justifie l'usage de la force partout dans le monde (rétablissement de l'ordre, ingérence "humanitaire" et "guerre préventive"). Ce principe repose aussi sur le mythe de la "volonté générale" souvent dénoncé comme "tyrannie de la majorité". Ce mythe est savamment entretenu dans toutes les sphères de la société et au sein même des milieux contestataires. Cette fausse conscience repose sur l'idée que tout les "citoyens", voir même les êtres humains partagent les mêmes intérêts, les mêmes désirs et la même destinée. En réalité ce mythe de la volonté générale et des intérêts communs existe précisément pour invisibiliser les antagonismes de classes, les relations de pouvoir et la violence qu'elles impliquent et brider ainsi l'autonomie individuelle et collective. Et c'est dans ces frictions que le pouvoir tente de récupérer, par essence, le monopole de la gestion jusque dans les luttes, les décisions, les affects, les habitudes sociales, les identités qui prétendent s'y opposer pour les façonner à son image. Et c'est pourquoi il n'y a de perspective révolutionnaire dans la fuite, dans la transgression ou dans le simple fait de "s'abstenir" mais seulement des échappatoires existentielles (même lorsqu'elles peuvent être un signe ou une nécessité ponctuelle). Ce n'est pas par la "performance" ou en théorisant la "transcendance" qu'on menace la domination, c'est en s'y attaquant directement (sans spectacle, et sans médiations) qu'on ouvre les possibilités de la dépasser, et de la détruire.

Le refus purement individuel ou les transgressions (comme la remise en cause permanente de nos comportements) sont nécessaires, mais ne se suffisent pas. Parce que c'est la même logique qui nous ramène au moralisme de la consommation responsable ou du tri des déchêts : celle de l'individualisation des problèmes sociaux. On ne s'oppose pas à une lapidation en prétendant seulement qu'on ne jette pas de pierre. La reproduction de la vie quotidienne n'est pas qu'une question de geste, de posture ou de libre association mais aussi de coercition, d'antagonisme et de rapport de force.

C'est là que la révolte prend tout son sens.

Le vote comme processus d'intégration.

Le "votant" est par définition un individu perçu comme socialement intègre, voir même intégré.
Et ce n'est pas un hasard si les couches de la population qui votent le plus sont celles qui sont le plus intégrées par la société. Parmi lesquels principalement les patrons, les propriétaires, les "entrepreneurs", les petits-bourgeois commerçant ou "créatifs", etc. La classe sociale reste déterminante dans le fait d'aller voter. La presse bourgeoise elle même le reconnait dans un article récent sobrement intitulé "qui sont les abstentionnistes ?" : le serpent de mer des élections, c'est l'abstention (déjà estimée à 32% cette fois ci, soit le "parti majoritaire"). Et elle ne peut être expliquée en premier ressort que par des motivations de classe. Soit parce qu'ils ne sont pas dupes, soit parce qu'ils en n'ont rien à faire et n'y croient déjà plus, la majorité des pauvres ne votent pas, et la majorité des abstentionnistes sont des pauvres, majoritairement jeunes. Sociologues, politiciens et autres journalistes, devant l'évidence de cette réalité, se demandent encore et toujours comment "ramener les abstentionnistes dans le droit chemin".

L'abstention est d'ailleurs décrite comme un phénomène passif (ce qu'elle est effectivement, la plupart du temps puisqu'elle s'y arrête), alors même que c'est cette démocratie si participative qui cultive sans relâche et avec une "sagesse" de curé, la passivité de ses sujets : rentrer dans un rang, choisir sa couleur, suivre les meetings dans le calme ou les ersatz de "débats" devant sa télé, et se trainer servilement en masse au bureau de vote le jour J. Accepter avec résignation le résultat qui ne satisfera qu'une minorité, comme règle du jeu auquel on a été prié de prendre part.

Pour autant donc, ne pas voter ne signifie pas s'opposer au pouvoir. Celà signifie simplement ne pas participer. Mais la "non-participation", ici comme ailleurs, ne peut se résumer qu'à la stratégie du colibri qui pisse sur un feu de forêt. Il est symptomatique d'un antagonisme social plus général, mais simplement inconséquent parce qu'isolé et non assumé comme tel.

Matérialiser l'antagonisme, donner vie à ce refus, c'est assumer l'attaque, assumer l'antagonisme.
Tout comme une religion ne dépérit pas du simple fait que des croyants deviennent athées ou même de par la seule destruction de ses édifices, mais d'un mouvement grandissant contre son pouvoir et ses mécanismes, la démocratie n'est pas menacée par les abstentionnistes ou par le risque (assez faible) qu'une force inconnue ou minoritaire parvienne à saboter les élections. Elle est en revanche plus clairement menacée par le risque d'un embrasement général comme celui, avorté, qui s'est manifesté dans les journées enflammées suivant les élections de mai 2007. Toute l'erreur a consisté à attribuer le phénomène à la seule personnalité du chef de l'Etat nouvellement élu ou à sa politique. Il s'agit d'un rejet beaucoup plus profond qui implique, même de manière inconsciente, un sursaut de révolte et de rage vis à vis d'un système qui ne peut satisfaire les foules qu'il prétend "représenter" (comme un seul individu, ou même groupe en serait il capable ?) devant une vie toujours de plus en plus dépossédée.

Démocratie, frontières et barbelés.

Conformément à sa vision antique comme à celle de "l'utopie des lumières", la démocratie est conçue à la fois comme le meilleur des mondes possibles (qu'il serait inutile et absurde de remettre en cause) et comme un Eldorado à défendre contre vents et marées. Un "pays doré", un monde où tout est moins pire qu'ailleurs et qu'il faut protéger de "l'en dehors : les immigrés, les barbares, les terroristes, la dictature". "T'es pas contant ? Vas vivre en corée du nord!". Concrètement, c'est de cette manière que ce système politique justifie ses clôtures, ses frontières mortelles et ses camps de concentrations pour immigrés, appelés par euphémisme du doux nom de "centre de rétention administration" (ou autres variations). Aux quatre coins du petit pré caré démocratique européen, chaque année, des centaines d'être humains meurent noyés, de soif ou de faim, ou assassinés par la police en tentant de franchir l'impossible frontière. Les survivants sont souvent parqués par milliers dans des complexes pénitentiaires industriels de plus en plus obèses pour des durées de plus en plus longues pour simple délit d'existence. Avec la "citoyenneté" comme miroir de l'in-humanité légale de tous ces harragas, tous ces réfugiés et sans-papiers, tous ces exilés du grand mensonge démocratique, là où encore une fois l'illusion de "l'Etat de droit" s'arrête. Comme dans toutes prisons spéciales. Comme à Guantanamo. Car tout Etat est policier par définition parce que tout pouvoir, toute coercition est un abus absolu. 

Après la démocratie... le déluge ?

 Malgré les récentes tentatives pseudo-contestataires du type Democratie Réelle et autres Indignés pour le refonder, le mythe de la représentation est un petit théâtre qui a de plus en plus de mal à satisfaire son public, comme un commerce qui éprouve de plus en plus de mal à se maintenir dans la mesure où ses "consommateurs" ne se contentent plus vraiment d'aucun divertissement, ni d'aucune marchandise.

La critique de la démocratie doit aussi dépasser le seul rejet des élections et démontrer en quoi elle ne s'oppose pas fondamentalement à la dictature ou même à l'autorité. Elle use de mécanismes simplement moins coercitifs (plus persuasifs) pour obtenir des résultats similaires : passivité et consensus. Lorsqu'elle y échoue, tout les états d'urgence sont permis. C'est dans un cadre parfaitement démocratique que le parlement de la 3e république vote en juillet 40 les pleins pouvoirs à Pétain et à l'Etat français qui collaborera avec les nazis et participera à la déportation et à l'extermination. L'article 16 de la constitution de la cinquième république permet aussi de voter les pleins pouvoirs ou encore l'établissement de tribunaux exceptionnels : en bref la sortie du soit disant "Etat de droit" est déjà parfaitement prévu par la loi.

La démocratie n'est malheureusement qu'un versant séduisant de l'autorité duquel on pourrait être tenté de s'inspirer. Le problème que cette "inspiration" pose est qu'il est simplement contradictoire de vouloir établir un modèle unique d'auto-organisation ou d'autogestion, et qu'il est simplement périlleux d'en établir un à partir d'un système politique qui tend à devenir le principal mode d'administration du pouvoir.

Les gauchistes de toutes les chapelles nous répètent à la nausée que le dépérissement de la "démocratie" est synonyme d'avènement du fascisme ou de la dictature alors que ce sont les cadres de cette société qui en préparent la militarisation sous une rhétorique plus que jamais démocratique, dans une optique de contre-révolution préventive de plus en plus assumée. Depuis cette perspective, défendre la démocratie signifie simplement stagner ou revenir en arrière. Et précisément, c'est ce que l'école, les médias et le discours du pouvoir en général nous assènent dès l'enfance : tout ce qui succèdera à la démocratie sera nécessairement pire. Mais les Cassandre de la démocratie n'ont pas finit de déchanter, tant cette modernisation du mythe de l'apocalypse confine à la paralysie, et que ce mythe n'a que trop duré.

Face à la gauche, face à tout les pouvoirs : 
Soyons ingouvernables !


lundi 9 avril 2012

La fin des illusions


Les fins de mois sont déjà difficiles à boucler, et voilà qu’on nous promet de tous côtés une nouvelle cure d’austérité à ingurgiter en se pinçant le nez, et surtout sans broncher. En somme, un mal nécessaire pour sauver de la tempête cette foutue galère dans laquelle nous ramons depuis trop longtemps.

Dans ce monde à l’envers, le problème ne serait pas qu’un petit nombre s’enrichisse sur le dos des autres, mais de ne pas se résigner aux miettes qu’on nous octroie. Ce ne serait pas la marchandisation de tout et de tous, mais que certains passent à la caisse sans payer. Ce ne serait pas le règne de la politique, mais que des révoltés luttent pour une société sans gouvernants ni gouvernés, sans maîtres ni esclaves.

Dans ce monde à l’envers, l’inacceptable ne serait pas de saturer la terre de poisons industriels et nucléaires, de bombarder très démocratiquement des populations entières, de tuer et mutiler des milliards d’êtres humains au turbin. Ce serait de vouloir briser la routine de l’exploitation et de la domination, pour enfin commencer à expérimenter un monde fait de liberté et de réciprocité.

Car face à nous, chaque fois qu’on ne courbe pas assez la tête, il y a la matraque et ses souteneurs pour tenter de nous faire rentrer dans le rang. Face à nous, les uniformes occupent militairement les quartiers, mènent la traque avec fichiers et caméras de surveillance, multiplient contrôles et tabassages.
Alors, qui n’a jamais pensé à leur rendre coup pour coup, qui n’a jamais caressé le désir d’en finir avec les chiens qui gardent l’ordre et les privilèges des puissants ?

Face à nous, quand on refuse de crever bien sagement à petit feu, l’Etat brandit sans cesse la menace de la prison. Incarcérés parce qu’on a pas respecté la sacro-sainte propriété, enfermés parce que dépourvus du petit bout de papier adéquat, embastillés pour avoir craché notre rage à la gueule de l’autorité.
Alors, qui n’a jamais rêvé que les taules soient rasées ? L’attaque de comicos ou de prisons ne fait-elle pas partie des réjouissances lorsqu’éclatent des soulèvements, ici ou ailleurs, comme l’an dernier en Tunisie ?

Du 14 au 22 mai 2012, six camarades passeront en procès à Paris sous l’accusation d’association de malfaiteurs à finalité terroriste. Les faits concernent la tentative d’incendie d’un véhicule de keufs en 2007 pendant la dernière mascarade présidentielle, et un sabotage de la circulation des trains lors du mouvement anti-CPE en 2006. Ils sont également accusés de fabrication de fumigènes artisanaux et crève-pneus destinés à une manifestation devant la prison pour étrangers de Vincennes en 2008, ou encore d’avoir eu entre leurs mains des manuels de sabotage, du chlorate et des plans originaux de la prison pour mineurs de Porcheville (Yvelines).

Un abîme sépare ceux qui s’insurgent pour se libérer, et ceux qui frappent dans le tas pour défendre, consolider ou conquérir le pouvoir, c’est-à-dire l’Etat, les patrons et leurs concurrents.
Alors, parce que la liberté est le crime qui contient tous les autres, que chacun exprime sa solidarité de la manière la plus adéquate.

Contre le terrorisme d’Etat,
Que crève le meilleur des mondes !

Des mutiné-e-s de la prison sociale


Source : Indy Nantes et La base de données anarchistes.

mardi 28 juin 2011

"Electeur, écoute"

[Publié par le Bureau Anti-Parlementaire à l'occasion des élections législatives de 1919, ce texte de Sébastien Faure est un pamphlet anti-éléctoral doublé d'un vibrant appel à l'action révolutionnaire. A l'approche des élections présidentielles et législatives, nous le publions comme le premier d'une série d'arguments anti-électoraux, et en faveur de l'abstention active, qui suivront sur ce site.]


Bureau Anti-Parlementaire 1919
Groupe de propagande par la brochure
Réédité en 1924

Chaque fois que les pouvoirs de la Chambre des Députés arrivent à expiration, c'est un cri unanime : «Enfin ! Elle va donc disparaître, cette Chambre infâme ! Le pays va donc être débarrassé de ce Parlement maudit !»

Ce langage traduit expressément les sentiments successifs : déception, lassitude, écœurement qu'ont fait naître, dans l'esprit public, au cours de la législature qui prend fin, l'incapacité, la corruption, l'incohérence et la lâcheté des Parlementaires.

Pourquoi faut-il que l'engouement irréfléchi du populaire, son ignorance et son inobservation le poussent à espérer que la Chambre qui va naître vaudra mieux que celle qui va mourir ?

Il est inconcevable que, périodiquement trompée, constamment abusée, la confiance de l'électeur survive aux déceptions dont il souffre et dont il se lamente ; et, pour l'être raisonnable et pensant, c'est une stupeur que de constater que les législatures se succèdent, chacune laissant derrière elle le même désenchantement, la même réprobation et que, néanmoins l'électeur persiste à considérer comme un devoir de voter.

La période électorale s'ouvre, elle est ouverte. C'est la crise qui, périodiquement, convulsionne la multitude. Elle dure officiellement quelques semaines et, si l'on tient compte de l'effervescence qui précède et du bouillonnement qui suit cette crise, on peut dire qu'elle dure trois mois.

Trois mois durant lesquels, peuplé d'agités, le pays semble frappé de démence : candidats, comités et courtiers électoraux, tour à tour confiants dans le succès ou désespérant d'y atteindre, vont et viennent, avancent et reculent, crient et se taisent, affirment et nient, implorent et menacent, acquiescent et protestent, attaquent et se défendent.

C'est un spectacle fou : drame, comédie, vaudeville, bouffonnerie, farce, pantomime, tous les genres, du tragique au burlesque, s'y donnent rendez-vous et s'y rencontrent, associés, confondus.

Le malheur est que c'est aux frais du spectateur que la farce se joue et que, quels que soient les acteurs, c'est toujours lui qui paie, et qu'il paie de son travail, de sa liberté, de son sang.

Eh bien ! électeur, avant de passer au guichet pour solder ta place, écoute-moi.

Ou plutôt écoute ce que te disent les Anarchistes ; écoute attentivement et réfléchis.

Voter, c'est accepter la servitude.

Les Anarchistes n'ont jamais eu de représentants siégeant dans les assemblées parlementaires. Tu as parfois entendu traiter d'anarchistes MM. Clemenceau, Briand et d'autres parlementaires. Ils ne le sont pas ; ils ne l'ont jamais été.

Les anarchistes n'ont pas de candidat. Au surplus un candidat qui se présenterait comme anarchiste n'aurait pas une seule voix, puisque les anarchistes s'abstiennent de voter.

Ils refusent de se servir du bulletin de vote que la Constitution met entre leurs mains.

Ne suppose pas que ce soit pour ne pas faire comme les autres, pour se singulariser. Sache que les raisons pour lesquelles les anarchistes s'abstiennent sont multiples et graves.

Ces raisons, les voici brièvement exposées.

L'anarchiste est et veut rester un homme libre. Il est clair que, comme tous ses frères en humanité, il est astreint à subir la loi ; mais c'est à son corps défendant et quand il s'y soumet, ce n'est pas qu'il la respecte, ni qu'il estime équitable de s'incliner devant elle ; c'est parce qu'il lui est impossible de s'y soustraire.

Toutefois, il n'en accepte ni l'origine, ni le caractère, ni les fins. Tout au contraire il en proclame et se fait fort d'en démontrer l'iniquité.

A ses yeux, la loi n'est, à ce moment de l'histoire que nous vivons, que la reconnaissance et la consécration d'un régime social issu des usurpations et des spoliations passées et basé sur la domination d'une caste et l'exploitation d'une classe.

Ce régime ne peut vivre et continuer qu'en empruntant son apparente et temporaire légitimité au consentement populaire.

Il est dans l'obligation de s'appuyer sur l'adhésion bénévole de ceux qui en sont les victimes : dans l'ordre politique, les citoyens ; dans l'ordre économique, les travailleurs.

C'est pourquoi, tous les quatre ans, le peuple est appelé à désigner par ses suffrages les individus à qui il entend confier le mandat de se prononcer sur toutes les questions que soulève l'existence même de la nation.

Ces questions sont réglées par un ensemble de prescriptions et de défenses qui ont force de loi et la loi dispose, contre quiconque tente d'agir contre elle et, à plus forte raison, contre quiconque la viole, d'une telle puissance de répression que tout geste de révolte par lequel un homme proteste contre l'injustice de la loi et tente de s'y dérober est passible des plus dures pénalités.

Or le Parlement est l'assemblée des individus à qui le suffrage dit universel a délégué le pouvoir d'édicter la loi et le devoir d'en assurer l'application. Le député et le sénateur sont avant tout des législateurs.

Comprends-tu, maintenant, électeur, l'exactitude de cette affirmation formulée par Élisée Reclus : «Voter, c'est se donner un maître».

Eh oui ! Un maître ; puisque voter c'est désigner un député, c'est confier à un élu le mandat de formuler la règle, et lui attribuer le pouvoir, pis encore, lui imposer le devoir de la faire respecter par la force.

Un maître, puisque voter, c'est renoncer à sa propre liberté et l'abdiquer en faveur de l'élu.

Toi qui votes, ne m'objecte pas que tu conserves quand même le droit de t'insurger. Mets-toi bien dans la tête que s'il t'arrive d'entrer en révolte contre l'Autorité, tu renies la signature que tu as donnée, tu violes l'engagement que tu as contracté, tu retires à ton représentant le mandat que tu lui as librement consenti.

Tu l'as envoyé au Parlement avec la mission précise d'y participer, d'y collaborer à la discussion, au vote, à la promulgation de la loi et de veiller à la scrupuleuse application de celle-ci.

C'est le Parlement qui a la charge de modifier ou d'abroger les lois ; par ton suffrage exprimé, tu as participé à la composition de ce parlement ; par ton vote, tu lui as donné pleins pouvoirs ; le parti auquel tu appartiens a des représentants au sein de cette assemblée ; le programme que tu as affirmé par ton bulletin a des porte-parole à la Chambre. Il leur appartient — tu l'as voulu — d'amender, de corriger ou d'abroger les lois qui entravent ton indépendance politique et consacrent ta servitude économique.

Enrage, proteste, indigne-toi, tu en as le droit. Mais c'est tout ce qu'il t'est permis de faire. Ne perds pas de vue que, en votant, tu as renoncé, ipso facto,à ton droit à la révolte, que tu as abdiqué en faveur des représentants de ton parti, que, pour tout dire en un mot, tu as cessé d'être libre.

Celui qui a compris cette élémentaire vérité : l'anarchiste, ne vote pas, parce qu'il veut être un homme libre, parce qu'il refuse d'enchaîner sa conscience, de ligoter sa volonté, parce qu'il entend garder, à tout instant, et en toutes circonstances son droit à la révolte, à l'insurrection, à la révolution.

L'Etat, c'est l'ennemi.Au centre
Écoute encore. En régime représentatif, le Parlement, c'est l'État.

Théoriquement, il n'en est qu'une partie ; car en principe, il n'est nanti que du pouvoir législatif. Mais c'est le Parlement (Chambre et Sénat réunis) qui élit le Président de la République, entre les mains de qui est centralisé le pouvoir exécutif ; et si, théoriquement, c'est la Magistrature qui détient le pouvoir judiciaire, comme c'est le Parlement qui confectionne les lois et que le pouvoir judiciaire n'a que le mandat d'en appliquer les dispositions, on voit que, somme toute, directement ou indirectement, le Parlement est, en dernière analyse, omnipotent. C'est donc lui qui est l'État.

Or, l'État, disent les Anarchistes, c'est la prise de possession du Pouvoir par la classe dominante, au détriment de la classe dominée. C'est, actuellement, l'ensemble des institutions qui régissent la nation entre les mains des chargés d'affaires de la classe capitaliste et, plus spécialement de la haute finance, de la puissante industrie, du grand commerce et de la vaste propriété terrienne.

C'est la citadelle d'où partent les ordres qui courbent la multitude ; c'est la gigantesque forteresse où siège la force armée : troupe, gendarmerie, police, dont la fonction est de persécuter, d'arrêter, d'emprisonner et, en cas de révolte collective, de massacrer qui s'insurge.

C'est le monstre qui, insatiablement, se repaît du sang et des os de tous ceux qui, par leur travail, alimentent un budget qui s'enfle démesurément.

L'État, c'est l'ennemi contre lequel il faut lutter, lutter encore, lutter toujours, jusqu'à ce qu'il soit définitivement abattu.

En démocratie, l'État se flatte d'être l'émanation du Peuple souverain.Les partisans du système représentatif affirment que, en démocratie, c'est le peuple qui, par ses représentants, gouverne ; ils déclarent que, déléguant ses pouvoirs aux hommes de son choix, ce sont ses aspirations, ses besoins et ses intérêts, qu'il affirme par ses mandataires.

Ces Messieurs mentent et ils le savent bien ; mais ils répètent inlassablement cette imposture, dans l'espoir — hélas ! trop fondé — qu'un mensonge quotidiennement répété finit par acquérir la force d'une indiscutable vérité.

Entre l'assertion mensongère de ces théoriciens du démocratisme, assertion que dément la simple observation des réalités, et les affirmations des anarchistes, affirmations que justifient l'histoire et l'expérience, j'espère, électeur, qu'il n'est pas malaisé de fixer ton choix.

Ce n'est pas seulement de l'État dans les civilisations antiques, de l'État au moyen âge, de l'État incarnant le Pouvoir personnel absolu, mais bien de l'État sans exception et, par conséquent de l'État démocratique comme des autres que M. Clemenceau, qui s'y connaît, a dit au Sénat, il y a quelques années :

«Messieurs, nous connaissons l'État : nous savons ce qu'il est et ce qu'il vaut. L'histoire de l'État est toute de sang et de boue !»

Il ne s'agit pas de s'emparer de l'État, mais de l'anéantir.

Introduire des représentants de son parti dans les Assemblées législatives, c'est y glisser une fraction de soi-même, c'est apporter à ces Assemblées l'appui de son parti ; c'est leur infuser un sang nouveau ; c'est consolider le crédit de ses Assemblées, c'est fortifier leur puissance ; c'est — puisque le Parlement et l'État ne font qu'un — servir la cause de l'État au lieu de le combattre ; c'est donc tourner le dos au but à atteindre ; c'est paralyser l'effort révolutionnaire ; c'est retarder la libération.

L'État est le gardien des fortunes acquises : il est le défenseur des privilèges usurpés ; il est le rempart qui se dresse entre la minorité gouvernante et la foule gouvernée ; il est la digue haute et large qui met une poignée de millionnaires à l'abri des assauts que lui livre le flot tumultueux des spoliés.

Dès lors, il est naturel, logique et fatal que les détenteurs des privilèges et de la fortune votent avec entrain et conviction, qu'ils poussent avec ardeur aux urnes, qu'ils proclament que voter c'est accomplir un devoir sacré.

Mais déconcertante et insensée serait l'attitude de ceux qui, se proclamant en faveur d'un bouleversement social qui implique la disparition de l'État, ferait usage du bulletin de vote dont la conséquence serait, qu'on le veuille ou non, de légitimer les origines de l'État, de confirmer ses pouvoirs, de fortifier sa puissance et, par ricochet, de se faire le complice de ses forfaits.

De qui est composé la Chambre.


Électeur, aurais-tu la naïveté de croire que le Parlement rassemble l'élite de la nation ? Penses-tu que la Chambre réunit les gloires de la Science et de l'Art, les illustrations de la Pensée, les compétences de l'Industrie, du Commerce et de l'Agriculture, les probités (?) de la Finance ? Estimes-tu que le redoutable pouvoir de gouverner un peuple de quarante millions d'habitants est dévolu aux plus honnêtes et aux plus méritants ?

Si oui, détrompe-toi. Promène tes regards sur les travées de la Chambre et vois par quels gens elles sont occupées : avocats sans cause, médecins sans clientèle, commerçants douteux, industriels sans connaissances spéciales, journalistes sans talent, financiers sans scrupules, désœuvrés et riches sans occupations définies.

Tout ce monde intrigue, bavarde, marchande, agiote, fait des affaires, se démène, se bouscule et court à la recherche des plaisirs, de la richesse et des sinécures grassement rétribuées.

Cela t'étonne, électeur candide ? Une minute de réflexion dissipera ta surprise. Demande-toi comment il se fait que X, Y ou Z soient députés.

Leur siège est-il la récompense des mérites manifestes, des actions d'éclat, du bien accompli, des services rendus, qui les ont recommandés à l'estime et à la confiance publiques ?

Est-il le salaire équitable des connaissances spéciales qu'ils ont acquises, des hautes études dont ils ont parcouru le cycle brillant, de l'expérience que leur vaut une existence toute de labeur ?

A-t-on exigé d'eux, comme des professeurs, des pharmaciens, des ingénieurs, des examens, des diplômes, l'admission dans certaines écoles, le stage réglementaire ?

Regarde : celui-ci doit son mandat à l'argent ; celui-là à l'intrigue ; ce troisième à une candidature officielle ; ce quatrième à l'appui d'un journal dont il a engraissé le caisse ; cet autre au vin, au cidre, à la bière ou à l'alcool dont il a empli le gosier de ses mandants ; ce vieux aux coquetteries complaisantes de sa jeune femme ; ce jeune aux promesses éblouissantes qu'il a prodiguées de palmes, de bureaux de tabacs, de places et de recommandations ; tous à des procédés plus ou moins louches qui n'ont aucun rapport avec le mérite ou le talent ; tous, de toutes façons, au nombre de suffrages qu'ils ont obtenus.

Et le nombre n'a rien à voir avec le mérite, le courage, la probité, le caractère, l'intelligence, le savoir, les services rendus, les actions d'éclat. La majorité des suffrages ne consacre ni la valeur morale, ni la supériorité intellectuelle, ni la Justice, ni la Raison.

On serait autorisé à dire que c'est plutôt le contraire.

Soyons justes : quelques hommes supérieurs se sont, de temps à autre, fourvoyés dans ces mauvais lieux ; mais c'est le très petit nombre ; ils n'ont pas tardé à s'y trouver dépaysés et mal à l'aise et, à moins qu'ils n'aient insensiblement condescendu à jouer leur rôle dans le choc des coteries, à s'inspirer des passions des partis, à tenir leur place dans les intrigues de couloir, ils ont été rapidement mis en quarantaine et réduits à l'impuissance.

Parlementarisme est synonyme d'incompétence, d'irresponsabilité, d'impuissance, de corruption.

Au surplus, quel que soit l'homme, l'incompétence du parlementaire est une Fatalité.

Étant donné, d'une part, la complexité des rouages sociaux et, d'autre part, le développement des connaissances humaines, il n'est personne qui soit à même de faire face aux exigences du mandat législatif.

A notre époque, on ne peut être compétent qu'à la condition de se spécialiser. Nul ne peut tout connaître : il n'y a pas de cerveau qui puisse tout embrasser.

Et pourtant, un député devrait être marin, guerrier, diplomate, juriste, hygiéniste, éducateur, commerçant, industriel, financier, agriculteur, administrateur, puisqu'il est appelé à formuler son sentiment et à se prononcer par un vote précis sur toutes les questions : marine, guerre, affaires étrangères, législation, santé publique, enseignement, commerce, industrie, finance, agriculture, administration, etc., etc., etc.

S'il connaît bien une ou deux de ces questions — et ce serait déjà beaucoup — il ignore certainement toutes les autres. Il en résulte que neuf fois sur dix, il vote à l'aveuglette, au doigt mouillé.

Parlement est donc synonyme d'incompétence.

Synonyme aussi d'irresponsabilité.

Ici, la démonstration n'est plus à faire. Dire que le Parlement est irresponsable, c'est une proposition devenue si évidente qu'elle a cessé d'être en discussion.

Synonyme encore d'impuissance ; car, obligé de se cantonner dans les limites étroites d'une Constitution politique et d'un régime économique déterminés, le Parlement est l'image exacte d'un lac entouré de montagnes qui peut, de temps à autre, être agité et même tempétueux, mais qui reste toujours enfermé dans le cadre que les hauteurs environnantes tracent autour de lui.

Les bouillantes colères, les explosions d'indignation, les enthousiasmes délirants, les serments solennels, les engagements sacrés ont tout juste, au Parlement, la valeur de ces agitations périodiques d'une vaste mare stagnante qui font remonter la vase à la surface et empuant(iss)ent l'air, mais qui ne tardent pas à laisser retomber la boue et la puanteur dont la minuscule tempête a révélé l'accumulation dans les profondeurs.

Synonyme, enfin, de corruption. Les brigandages avérés et, plus encore, les scandales à demi étouffés ont fixé l'opinion à tel point qu'il est banal de dire d'un Parlement qu'il est pourri !

Les meilleurs se putréfient en un tel milieu, à moins qu'ils n'en sortent à temps et le plus vilain tour qu'on puisse jouer à un ami, c'est de l'y envoyer.

Aussi, électeur, si tu as un bon camarade, garde-toi de l'inciter à être candidat ; s'il le devient, garde-toi de favoriser sa candidature et, si tu veux conserver aux idées qui sont les tiennes et qu'il prétend vouloir défendre à la Chambre, un caractère, une intelligence, un dévouement, refuse-lui ton suffrage.

Voter, c'est faire le jeu de la Réaction !


Électeur, encore un mot encore : ce sera le dernier.

On ne manquera pas de te dire que de ne pas voter, c'est faire le jeu de la réaction.

Rien n'est plus faux. Je pourrais te faire observer que si les deux millions de travailleurs qui adhèrent à la C. G. T., si le million d'électeurs dont s'enorgueillit le Parti socialiste, si le million d'autres citoyens qui, sans être affiliés au Parti socialiste ou à la C. G. T. n'en sont pas moins les adversaires du régime capitaliste : en tout, quatre millions d'électeurs, refusaient hautement de prendre part au scrutin, cette abstention ouvertement annoncée et expliquée durant toute la période électorale et vaillamment pratiquée le jour du scrutin, porterait un coup mortel au prestige et à l'autorité du régime qu'il faut abattre. Je pourrais te dire que, en face de l'attitude de ces quatre millions d'abstentionnistes aussi conscients que résolus, le Gouvernement perdrait tout son lustre et le plus clair de sa force.

Je pourrais te dire que, étroitement unis dans une réprobation aussi catégorique du système social actuel, ces quatre millions d'hommes pourraient organiser, dans le pays, grâce aux ramifications qu'ils possèdent partout, une formidable coalition contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Je pourrais affirmer que cette coalition dans laquelle ne tarderaient pas à entrer tous ceux que toucherait une aussi puissante propagande et même une partie des forces dont le Gouvernement dispose, serait de taille à oser, à entreprendre et à réaliser les plus vastes desseins et la transformation la plus profonde.

Que resterait-il, alors, du spectre de la réaction qu'on agite devant toi pour te pousser aux urnes ?...

Mais voici qui te paraîtra sans doute plus décisif encore.

La Chambre qui s'en va comptait en nombre imposant des éléments de gauche. Plus de trois cents députés radicaux et radicaux socialistes, plus cent députés socialistes. Ils constituaient indubitablement une majorité écrasante.

Qu'a fait cette Chambre ? Qu'ont fait ces quatre cents Députés ?

Ils ont acclamé la guerre, ils ont adhéré avec enthousiasme à l'abominable duperie qu'on a appelée «l'Union Sacrée» ; ils ont voté tous les crédits de guerre ; ils ont apporté au Gouvernement dit «de défense nationale» leur étroite et constante collaboration ; ils n'ont rien tenté pour abréger le massacre ; ils n'ont pris aucune mesure efficace contre la vie chère, contre l'accaparement, contre la spéculation, contre l'enrichissement scandaleux des brasseurs d'affaires ; ils ont accepté passivement la suppression de nos maigres libertés ; ils ont applaudi à l'écrasement de la révolution hongroise ; ils ont approuvé l'envoi des soldats, des marins, des munitions et des milliards destinés à étouffer, par la famine et par les armes, la Russie révolutionnaire ; ils ont lâchement courbé la tête, tout accepté, tout subi ; ils ont passé l'éponge sur toutes les turpitudes et sur tous les crimes.

Ils sont allés jusqu'au bout de la servilité, de la honte et de la sauvagerie.

A peine ont-ils osé ouvrir la bouche et, quand ils ont parlé, ce ne fut jamais pour faire entendre les vérités qu'il fallait dire, les imprécations sanglantes et les malédictions vengeresses qui auraient opposé la douleur des deuils, la souffrance des ruines et l'horreur des batailles à la stérilité des sacrifices et à la hideur des Impérialismes déchaînés.

Au terme de sa carrière, cette Chambre odieuse vient de ratifier un traité de paix qui laisse debout, plus insolents et plus guerriers que jamais tous les militarismes, qui favorise les plus atroces brigandages, qui stimule les plus détestables convoitises, qui avive les haines entre peuples et qui porte dans ses flancs la guerre de demain.

Voilà ce qu'a fait cette Chambre dont la naissance avait pourtant suscité les plus folles espérances et provoqué tous les optimismes.

ET MAINTENANT, ÉLECTEUR, VOTE ENCORE SI TU L'OSES.

Sébastien FAURE